dimanche 5 juillet 2026

ANEANTIS (Sarah Kane)

 

ANÉANTIS / « BLASTED »

Dieu en enfer

Festival off d’Avignon – 2026

Chapeau rouge théâtre / 12h50

Texte : Sarah Kane

Mise en scène : Olivier Sanquer

Collectif Nacéo

Anéantis (« Blasted ») est la première pièce de Sarah Kane, montée en janvier 1995. Quoique louée par de grands noms, tels Edward Bond et Harold Pinter, l'œuvre est vilipendée par la critique. Les médias influents n’y voient « rien d’autre qu’une ingénieuse galerie des horreurs visant à choquer et rien de plus » (Evening Standard, 19.1.1995), « une œuvre d’un clinquant facile, dépourvue de toute idée autre que le désir adolescent de choquer » (Daily Telegraph, 20.1.1995). Le scandale est tel qu'il est sérieusement envisagé de réintroduire la censure.

La pièce relate l'histoire de Ian et de Cate, une histoire d’amour doublée d’une aliénation profonde. Ian, journaliste en proie à l’alcoolisme, se rend avec la jeune femme dans un hôtel. Dans sa soif de possession, il exerce sur elle une violence barbare. Mais les rôles sont bientôt inversés lorsqu’une guerre civile éclate et qu'un soldat fait irruption dans la chambre.

Trente ans après ses débuts houleux, la pièce s'est hissée au rang de classique du théâtre contemporain, montée dans les lieux les plus prestigieux d'Europe. La version de Nacéo se distingue par une lecture revenant aux principes fondamentaux du mouvement "in yer face" : l'action doit se dérouler ici, maintenant, de sorte à être ancrée dans la réalité de 2026 et à décupler l'impact et la résonance de la pièce sur la société actuelle.

(Présentation du spectacle sur le site du Festival off).

Lors de la dernière édition du festival off (2025) le collectif Nacéo avait présenté au public dans le théâtre intimiste du Chapeau rouge une pièce de Denis Kelly Orphelins. Avec Anéantis de Sarah Kane le théâtre « in yer face » dont Olivier Sanquer a fait sa marque de fabrique pour les créations de la compagnie Nacéo monte encore d’un cran en intensité et en violence. A la fin du spectacle le public est véritablement anéanti. Si tel était le but de Nacéo, c’est parfaitement réussi… Pendant 1h10 nous sommes entraînés dans la spirale dévastatrice du mal dans son intensité paroxystique… Ce spectacle n’est pas fait pour tous les yeux ni adapté à tous les cœurs… Sarah Kane ne fait pas du théâtre pour plaire. Il ne s’agit pas davantage d’une pure provocation comme on peut en trouver dans un certain type de théâtre contemporain « conceptuel ». Il y a bien derrière cette explosion de violence et de perversion une réflexion philosophique et même théologique. On pourrait penser que le personnage de Ian, le premier à apparaitre sur scène, est une caricature vivante, une incarnation humaine de la déchéance absolue et du mal… mais le dénouement de la pièce nous fait éprouver à son égard une forme de pitié. Ce journaliste ne peut pas se passer de l’alcool ni des cigarettes ni du sexe. Il semble être devenu l’esclave de ses pulsions, de ses désirs. Par son addiction à l’alcool et au tabac il se tue sciemment à petit feu. Il assume pleinement cette forme de suicide à retardement. Ian habille du grand mot d’amour la pulsion sexuelle primaire qui est la sienne et qui va le conduire à abuser à plusieurs reprises de Cate à laquelle il ne cesse pourtant de dire « je t’aime ». Cette perversion de l’amour détruit. Pas de réciprocité, pas de liberté. Ian incarne le machisme dans ce qu’il a de plus redoutable. Mais sa psychologie nous conduit bien au-delà de ce portrait déjà détestable. Il incarne dans sa personnalité ce que Nietzsche décrivait comme les forces réactives : celles « qui ne peuvent déployer leurs effets dans le monde sans nier, sans mutiler d’autres forces. Elles ne peuvent se déployer qu’en s’opposant à d’autres forces » (Luc Ferry). Ian affirme sa masculinité en violant Cate au nom de l’amour. Il ne peut exister qu’en s’opposant aux autres : les noirs, les immigrés et les homosexuels. Cate incarne dans cette descente aux enfers une certaine lumière d’humanité, une résistance salutaire, une affirmation de liberté. Elle refuse de se livrer à la violence sexuelle de Ian, elle refuse de pactiser avec son racisme et son homophobie. Cette descente aux enfers (en enfer ?) se déroule sous un crucifix, mis en valeur à certains moments par l’éclairage projeté sur lui. Peu de chambres d’hôtel en Europe sont aujourd’hui ornées d’un symbole religieux comme le crucifix. Le choix d’Olivier Sanquer n’est pas un simple caprice de sa part (même si l’on retrouve le crucifix dans beaucoup de ses mises en scène) : il est en cohérence avec le texte de Sarah Kane. En effet depuis que l’homme pense, la question du mal, du péché, est inséparable de la question de Dieu. Des théologiens comme Leibniz ont même composé des théodicées, c’est-à-dire des justifications de Dieu par rapport à l’existence du mal dans le monde créé. Pour certains le mal a pour conséquence logique l’athéisme, la négation de Dieu. Sarah Kane (1971-1999) a été éduquée dans le christianisme évangélique puis a ensuite « perdu » la foi. Le sommet de cette pièce est à mon sens proprement théologique. C’est en référence à ce sommet qu’Anéantis est bien plus qu’une simple séance de torture malsaine pour le public… Ce sommet c’est le cri de foi (je crois en Dieu) que lance Kate à la face de Ian, proclamant son athéisme : pour elle Dieu est nécessaire pour ne pas sombrer dans l’absurde. Si bien que dans Anéantis ce qui dans la théologie classique était un argument contre l’existence de Dieu auquel il fallait répondre par une justification s’inverse. C’est parce que le mal existe que Dieu existe nécessairement. Cette surabondance de mal, de violence, de folie peut-être, appelle une surabondance d’amour, une transcendance qui peut sauver l’homme de l’enfer qu’il est capable de créer lui-même sur cette terre. On peut ainsi interpréter la présence lumineuse du crucifix de bien des manières : Dieu laisse faire, il regarde le spectacle du monde s’en allant vers sa perdition sans intervenir et on peut alors l’accuser de complicité … Ou bien Dieu en Jésus crucifié souffre de nos propres violences. Ian par son comportement crucifie à nouveau Jésus. Et si le titre français de la pièce Anéantis n’incluait pas seulement les protagonistes humains mais aussi Jésus lui-même, donc Dieu ? Ecoutons saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Dans l’enfer d’Anéantis subsiste cependant la lumière qui pousse Cate à vouloir sauver à tout prix un bébé dans un contexte de guerre civile. L’irruption du soldat dans la chambre d’hôtel transforme le duo homme/femme en duo homme/homme… La domination brutale d’un homme sur une femme laisse la place à une domination tout aussi brutale de l’homme soldat sur l’homme journaliste… Et ajoute encore de l’horreur à l’horreur… Le duo devient trio. Un trio presque infernal dans lequel seule Cate reflète la lumière du crucifié, celle de l’amour véritable, ne serait-ce que pour ce bébé. Or quelle est la grande révélation du crucifié ? Celle de la sainte Trinité : Dieu est amour. Il est Père, Fils et Esprit. Et c’est cette révélation qui peut sauver l’humanité de la spirale de déshumanisation que nous lance à la figure Sarah Kane sans prendre aucune précaution, dans une crudité/cruauté dérangeante. On pourrait aussi mentionner la correspondance pleine de sens entre la guerre civile à l’extérieur de la chambre d’hôtel et la guerre psychologique entre Ian et Cate, entre le soldat et Ian, guerre des passions, des pulsions et des désirs… des égos emprisonnés en eux-mêmes et fermés à l’altérité. Guerre qui désintègre l’homme aux antipodes de la sagesse grecque prônant la belle maitrise de soi et de la sagesse du Crucifié nous demandant d’aimer notre prochain comme nous-mêmes…

Anéantis me fait irrésistiblement penser à une profonde remarque du pape Jean-Paul II, lui-même artiste, dans la lettre qu’il adressa aux artistes en 1999 :

Lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption (n°10).

C’est dans cet esprit que j’ai vécu l’expérience forte d’Anéantis, non pas comme une sordide complaisance dans l’étalage malsain d’une humanité malade et détraquée, mais comme la profession de foi que Dieu est présent malgré l’enfer que nous sommes capables de créer.

En guise d’ouverture je citerai deux passages du Nouveau Testament auxquels j’ai pensé en réfléchissant à la marque qu’a laissée en mon être intérieur l’expérience éprouvante de ce spectacle. Comme le disait avec justesse Ian/Axel à la fin de la représentation, c’est un spectacle qui n’est pas fait pour plaire mais qui à coup sûr nous marque profondément !

Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé. Ainsi, de même que le péché a régné par la mort, de même la grâce règne par la justice pour la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur.

Saint Paul, lettre aux Romains, chapitre 5

Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.

Saint Paul, lettre aux Galates, chapitre 3

 

 


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