mardi 28 juillet 2026

BOUQUINS (Pierre Emonot)

 

BOUQUINS

Un spectacle drôle et érudit

Festival off d’Avignon – 2026

Le petit Louvre / 17h45

Texte : Pierre Emonot

L’Olympe Compagnie

Qu’est-ce que la Littérature au juste ?

La Littérature est-elle l'art des beaux textes ? Un patrimoine à sauver ? Ou au contraire une institution dépassée ? Pourquoi certains livres qui nous ennuient tant sont-ils reconnus comme des chefs-d’œuvre ? Pourquoi les textes de Victor Hugo sont-ils considérés comme littéraires, mais pas la notice de montage d’une étagère suédoise ? Pour répondre à ces questions, Pierre Emonot s’est donné le défi de condenser en une heure des centaines d’années d’histoire de la littérature, de l’Antiquité jusqu’à notre époque. En professeur passionné et amusant, il nous initie aux auteurs marquants de notre patrimoine. Venez découvrir pourquoi Jean-Jacques Rousseau détestait les fables de La Fontaine, pourquoi Germinal porte ce titre, ou comment Madame de Lafayette a révolutionné l’art du roman. Et bien plus ! Un seul-en-scène érudit et plein d’humour, qui laisse place aux traits d'esprit et aux beaux textes. Que vous aimiez la littérature, qu’elle vous intrigue ou que vous en ayez peur, Pierre Emonot saura vous donner le goût d’ouvrir un livre.

Un spectacle succès du festival d'Avignon 2025

Le Progrès : "Attention : talent !"

Le Dauphiné libéré : "Un artiste total qui promet"

(Description sur le site du festival off)

Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :

Si une histoire frappe à ta porte…

Bouquins

Je suis retourné voir Bouquins cette année au Petit Louvre. Pierre Emonot a pu ajouter 15 minutes au spectacle présenté en 2025, et le plaisir que j’avais eu à l’entendre n’en a été que plus intense ! Dans ce seul en scène Pierre Emonot met son érudition littéraire au service de tous. Réussir à présenter un panorama de la littérature avec ses différentes écoles stylistiques de l’antiquité à nos jours en 1h15, c’est déjà un exploit qui mérite d’être salué et témoigne d’un esprit de synthèse hors du commun. On perçoit l’énorme travail qui est derrière ce texte ciselé comme un bijou où chaque élément a été soupesé, réfléchi et choisi. Ecouter Pierre pendant ce seul en scène, c’est immédiatement se dire : c’est le professeur de français ou de Lettres que j’aurais tant aimé avoir pendant mes études ! Le professeur dont on a tous rêvé un jour ou l’autre en s’ennuyant en cours. Bouquins est en effet un cours magistral de par son érudition et le brio du comédien, mais bien plus que cela : c’est un cours qui passionne, qui fait rire, qui donne envie d’aller plus loin, d’en savoir plus… et pourquoi pas, à l’époque où les écrans de nos ordinateurs et smartphones accaparent beaucoup (trop) de notre temps, revenir aux bons vieux livres pour en faire nos compagnons de route. Car les bouquins demeurent étonnamment modernes comme en témoigne cette vidéo d’un espagnol sur You Tube (avec possibilité d’activer les sous-titres en français), et que je vous invite à visionner avant de poursuivre la lecture de ma critique du spectacle :

Popularlibros.com - BOOK - Versión completa

https://www.youtube.com/watch?v=iwPj0qgvfIs

Une partie de Bouquins traite des incipit : la première phrase d’un livre. Pierre nous donne ce conseil d’apprendre par cœur les incipit des œuvres les plus connues… pour briller en société ! Mais son propos est bien plus profond. Par exemple quand il nous parle du commencement du roman de Céline Voyage au bout de la nuit : Ça a débuté comme ça. Pierre nous démontre en quoi cette simple phrase est en fait tout un programme annonçant en microcosme l’essentiel de l’œuvre et de son style. Dans Mort à crédit : Nous voici encore seuls. Céline apprécie les formules brèves ! Apprendre des incipit par cœur cela fonctionne pour des œuvres écrites en français. Mais quid des œuvres traduites en français à partir d’une autre langue ? Cela ne fonctionne plus puisqu’il existe pour les œuvres majeures différentes traductions. Ainsi pour l’œuvre d’Homère je peux choisir d’apprendre l’incipit de l’Illiade et l’Odyssée dans la superbe traduction de Leconte de Lisle :

Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers.

Traduire ainsi le commencement de l’Illiade, c’est trahir l’intention d’Homère qui met en tête de son récit, donc en exergue, le mot colère

Et maintenant l’incipit de l’Odyssée :

Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie…

Pour rester chez Homère Pierre Emonot nous montre comment la poésie homérique est née de nécessités pratiques. Les aèdes, ceux qui déclamaient ces longs poèmes lors des veillées, des fêtes religieuses et des concours, devaient mémoriser ces textes. La versification était d’abord au service de la mémorisation alors que pour nous il s’agit essentiellement d’esthétique, de beauté de la langue. De même les épiclèses ou épithètes accolées aux noms des dieux ou des héros, pouvaient faire gagner quelques secondes à l’aède qui avait du mal à retrouver dans sa mémoire la suite du poème… Aurore aux doigts de rose, Achille aux pieds légers…

On pourrait aussi retenir les derniers mots d’une œuvre littéraire. Par exemple pour les Métamorphoses d’Ovide :

J’ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,

Ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.

Quand il veut, le jour qui n’a de droit

Que sur mon corps ! Qu’il finisse mon temps incertain de vie :

Immortel en ma meilleur partie, par-dessus les astres hauts

On me portera, mon nom sera ineffaçable ;

Partout où s’étend, sur les terres dominées, la puissance romaine,

La bouche du peuple me lira ; j’irai, connu, à travers siècles

Et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles d’un poète, je vivrai.

Ce magnifique épilogue des Métamorphoses témoigne du rapport étroit entre désir d’immortalité et littérature. Dans ce cas le dernier mot de la traduction de Marie Cosnay correspond bien au dernier mot latin du texte d’Ovide : vivam.

Dans Bouquins Pierre Emonot nous montre aussi l’importance du contexte historique, social et culturel pour comprendre une œuvre littéraire ou un style littéraire. Ecrivant cette critique quelques jours après avoir écouté Pierre, ma mémoire me fait forcément défaut, mais soyez assurés de ce que son spectacle contient de nombreuses pépites et trouvailles que je n’ai pas signalées dans cette critique… Mon père Gilles a été bouquiniste sur le marché d’Aix-en-Provence pendant des années, j’ai grandi au milieu des livres, et je suis donc d’autant plus sensible au talent et à l’humour que Pierre Emonot a mis au service de son amour de la littérature dans Bouquins, spectacle qui pourrait bien durer deux heures sans une seule minute d’ennui ! J’espère que Pierre pourra présenter lors du prochain festival une version encore plus longue !

En résumé Bouquins est un spectacle drôle et érudit qui devrait être déclaré d’utilité publique ! Je rappelle qu’en latin le mot livre (liber) et le mot liberté (libertas) commencent de la même manière, comme pour signifier que lire c’est commencer à être libre. La culture est toujours source de liberté. C’est à ce titre qu’elle est précieuse.

En bonus pour ceux qui voudraient lire un livre absolument passionnant sur les « bouquins » et leur histoire, je recommande vivement l’œuvre de l’espagnole Irène Vallejo au titre tellement évocateur :

L’infini dans un roseau – L’invention des livres dans l’Antiquité

(Les Belles Lettres, 2021, 501 pages).

 

 

 


SI UNE HISTOIRE FRAPPE A TA PORTE...

 

SI UNE HISTOIRE FRAPPE A TA PORTE…

N’ayons pas peur d’écrire !

Festival off d’Avignon – 2026

Au coin de la lune – Luna théâtres / 13h

Texte : David Guez, Thibaud Guillon-Marchi et Edouard Eftimakis

Compagnie Sans Roi

À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ?

Un jeune auteur en manque d’inspiration se pose la question et commence une enquête à travers le temps. Sur sa route, il croisera entre autres Boris Vian, George Sand, Shakespeare… Il ira jusqu’à l’antiquité grecque… Jusqu’à la grotte Chauvet.

Dix mille ans d'histoire. Dix auteurs. Dix époques. Il pose une question simple : « Comment faites-vous pour écrire une nouvelle histoire ? »

"Le plaisir de la troupe et l’intelligence du propos nous entraînent totalement. Loin d’être didactique, Si une histoire frappe à ta porte… nous donne envie de relire des classiques, et de louer et applaudir celles et ceux qui arrivent toujours à créer… même si tout a déjà été dit." - Cult.news

"Ce trio truculent évolue dans un décor épuré et embarque dès le début le public dans leur aventure où le respect côtoie l’impertinence." - La Dépêche

"L’adresse, la complicité et la justesse du trio embarquent sans relâche le public. (...) Un hommage ludique et pertinent à la transmission éternelle des histoires." - Théâtral Magazine

(Description sur le site du Festival off)

Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :

Si une histoire frappe à ta porte…

Bouquins

Je les ai revus cette année avec toujours autant de plaisir, et même un plaisir augmenté ! L’an dernier je n’avais pas eu le temps d’écrire une critique de ces spectacles, je m’y mets cette année ! Je commence par Si une histoire frappe à porte… un spectacle à la fois culturel et désopilant (on rit beaucoup !), conduit sur un rythme trépidant par un trio (David, Thibaud et Edouard) décidément très doué et inspiré ! Un véritable coup de cœur pour le fils de bouquiniste que je suis. Tout part du blocage d’un écrivain en herbe devant sa machine à écrire : page blanche, manque d’inspiration et surtout découragement et démotivation en pensant aux grands écrivains du passé… À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ? Dieu a écrit une super histoire avec les premiers chapitres de la Genèse… et pourtant il y a un serpent qui parle dedans. Mais notre écrivain débutant est obsédé par la question de la nouveauté ! Le mot histoire en grec signifie « enquête ». C’est donc une enquête auprès des grands génies (10 auteurs) qui le paralysent qui va débuter pour lui en commençant par Boris Vian et en remontant jusqu’à l’antiquité grecque ! Une enquête menée tambour battant avec beaucoup d’humour, de la musique, du chant et une overdose d’énergie sur scène. Le spectateur se cultivera donc dans la joie et la bonne humeur (on apprend l’air de rien pas mal de choses dans ce voyage littéraire) guidé par le trio de la Compagnie San Roi. Mais ce spectacle n’est pas d’abord un cours de littérature. Il veut nous faire entrer dans le mystère de l’acte d’écrire une histoire. L’enquête révèle que les grands auteurs littéraires restent et demeurent des hommes comme nous, en chair et en os (et des femmes qui se cachent sous un pseudonyme comme George Sand ou qui se veulent extrêmement discrètes comme Madame de La Fayette). Nous n’avons pas affaire avec eux à des dieux… Que l’on pense à la manière avec laquelle Shakespeare nous est présenté… L’enquête révèle surtout une filiation, une tradition littéraire… Les grands auteurs que nous vénérons ont puisé leur inspiration chez leur prédécesseurs… Ils n’ont pas tout inventé ex nihilo comme le Dieu créateur de la Genèse au commencement… L’enquête de Si une histoire frappe à ta porte… montre donc une continuité. Et si la vraie question n’était pas : Comment écrire une histoire nouvelle ? mais plutôt : Comment écrire des histoires déjà racontées mais d’une manière nouvelle, dans un style qui soit unique, dans un style qui soit le mien ? Si tous les écrivains sont incarnés sur scène dans un face à face avec l’écrivain débutant qui les interroge, un seul échappe à cette règle : c’est Dante dont on ne voit pas le visage, on n’entend que sa voix, il est suggéré simplement par la lumière d’une torche. Et c’est lui qui va nous faire descendre aux enfers en sa compagnie pour nous inviter à rencontrer deux des trois grands auteurs tragiques de la Grèce antique, Eschyle et Sophocle qui, même dans le royaume d’Hadès, continuent leur éternelle querelle sur qui est le meilleur, qui a le meilleur style etc. Comme quoi le génie littéraire ne va pas toujours de pair avec l’humilité et la faculté de reconnaître le génie chez les autres ! La vanité n’épargne pas les grands génies ! Ce moment passé en compagnie de Dante est plein de poésie et de mystère, on y entend avec plaisir la langue italienne (et pas seulement l’incipit de La divine comédie ! Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue). Il s’agit aussi d’un clin d’œil à deux passages de la littérature antique.

Le premier dans l’Odyssée d’Homère : La Nekuia ou Nekyia (du grec ancien Νέκυια, de νέκυς / nékus/nékys, « le mort, le cadavre ») est un rituel sacrificiel lié à la mythologie grecque et ayant pour but d’invoquer les morts dans un nécromantéion. C’est aussi en particulier le titre donné au chant XI de l’Odyssée relatant l’invocation du défunt devin Tirésias par Ulysse qui, cherchant désespérément à rentrer à Ithaque, reçoit de Circé le conseil d’aller consulter le devin thébain à propos de l’avenir de son périple… Tirésias étant mort, Circé initie Ulysse aux secrets d’un rituel qui lui permettra de communiquer avec lui malgré tout. Il ne faut pas confondre la Nekuia avec une catabase, qui désigne la descente aux Enfers de dieux et de héros (Wikipédia)

Le second dans l’Enéide (Livre VI) de Virgile où il s’agit cette fois d’une catabase.

Un seul regret dans cette magnifique enquête littéraire… l’absence de la littérature antique latine… Virgile ? Ovide ? Ou pourquoi pas Juvénal ou Martial ? Si une histoire frappe à ta porte… n’en demeure pas moins un excellent spectacle débordant d’une énergie incroyable, une superbe déclaration d’amour à la littérature ! David, Thibaud et Edouard nous donnent envie de lire. C’est suite à leur spectacle que j’ai acheté La divine comédie. Il me reste maintenant à m’y plonger ! David, Thibaud et Edouard nous donnent, pourquoi pas, envie d’écrire… Ils ont bien écrit ce spectacle…. Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas vous ? A la fin du spectacle l’écrivain débutant, au terme de ce voyage initiatique dans le temps, comprends que l’essentiel, c’est de s’y mettre. La « nouveauté » qu’il recherchait tant dans le contenu, n’est-ce pas d’abord lui-même ? C’est une histoire nouvelle parce que c’est moi qui l’ai écrite… et que je suis unique en tant que personne humaine.

A la sortie du spectacle les comédiens m’ont offert un marque-page avec une citation de Paul Valéry qui m’a intrigué… Je suis allé faire une recherche sur Internet, et la voici dans son contexte plus large :

Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles. Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.

Paul Valéry, Variétés II, La Petite Lettre sur les Mythes (1930), pp. 243-258