samedi 18 juillet 2026

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORETS (Koltès)

 


 

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORETS

Comme un ange au milieu de ce bordel

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre des Corps saints / 19h50

Texte : Bernard-Marie Koltès

Mise en scène : Jean Pétrement

Compagnie Bacchus

"L’une des plus mémorables visions du chef-d’œuvre de Koltès. " Gilles COSTAZ- Journaliste

Description sur le site du festival off :

Mise en scène Jean Pétrement

Avec Léonard Stefanica

Un homme aux marges de la société parle dans la nuit. Il est aux frontières de la ville, du malheur, de la vie parmi les autres êtres humains. Le metteur en scène Jean Pétrement place l’action dans un lieu cassé et trace le débat complexe d’un errant blessé qui va et voit au-delà de ses blessures.

"Puissance physique, gestes précis ! Un spectacle inoubliable, Léonard Stefanica est phénoménal ! " LA PROVENCE Avignon OFF

"La composition de l’acteur Léonard Stefanica, d’une sauvagerie lumineuse, est bouleversante. L’une des plus mémorables visions du chef-d’œuvre de Koltès. " Gilles COSTAZ- Journaliste

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de Koltès (1977), La nuit juste avant les forêts, n’est pas un texte facile à interpréter et à mettre en scène. La compagnie Bacchus relève le défi avec brio dans cette édition 2026 du festival off. Pensez donc : il s’agit d’un long monologue de 63 pages dans Les éditions de Minuit, monologue consistant en une seule et unique phrase ! La création par Yves Ferry de cette œuvre de Koltès eut lieu en Avignon dans le cadre du festival off de 1977 dans l’ancien Hôtel des ventes (place Crillon), avec 3 spectateurs lors de la première pour monter à un maximum de 35… Le titre original de l’œuvre était : La nuit juste avant les forêts du Nicaragua… Mais sur l’affiche du spectacle il n’y avait plus de place pour du Nicaragua et depuis le titre est La nuit juste avant les forêts ! La mise en scène de Jean Pétrement est vraiment excellente pour donner un cadre vital et déterminer des actions dans une œuvre qui est d’abord une unique parole, un besoin oppressant et urgent de parler, de vider son sac dans la nuit urbaine. Elle évoque ces zones plus ou moins abandonnées, délabrées, que l’on trouve dans toutes les grandes villes, zones de squats, rassemblant marginaux et vagabonds. Zones interlopes comme Koltès aimait lui-même à les fréquenter dans ses voyages à New-York et dont on trouve l’écho dans l’une de ses œuvres Quai ouest (1985). D’ailleurs l’unique protagoniste de cette pièce fait allusion à ces différentes zones urbaines : Où aller, pas d’autre solution, et, moi, depuis que je ne travaille pas, toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous… Nous ne connaissons pas le nom de celui qui nous parle dans la nuit et sous une pluie permanente. Il s’agit d’un anonyme vagabond, sans argent ni travail, déambulant au rythme de sa liberté dans les diverses zones de la ville. Un vagabond dont l’étrangeté et le mystère nous enveloppent du début à la fin grâce à la magnifique incarnation qu’en donne Léonard Stefanica. De toute façon on est tous plus ou moins étrangers. Cet être singulier qui allie en lui le vagabond, l’étranger, le SDF, le militant et l’amoureux, à la recherche d’un « chez soi » impossible, chambre d’hôtel ou assis dans l’herbe, n’est pas un ignorant, bien au contraire. Il a une vive conscience des choses politiques. Son idée ? Créer un syndicat à l’échelle internationale afin de s’opposer au petit clan des salauds techniques qui décident. Il dénonce avec force ce pouvoir absolu et technocratique sur nos vies humaines (et nous sommes en 1977 !). Koltès, à travers son personnage, évoque déjà notre impuissance face aux puissants : Qu’est-ce qu’on peut, toi et moi, quand ils tiennent les ministères, les flics, l’armée, les patrons, la rue, les carrefours, le métro, la lumière, le vent, qu’ils peuvent s’ils veulent nous balayer de là-haut ? Comment ne pas penser à ce que la France a vécu avec le mouvement des Gilets jaunes ? Qui sont donc ces puissants qui font la loi ? Le clan des entubeurs, des tringleurs planqués, des vicieux impunis, froids, calculateurs, techniques, le petit clan des salauds techniques qui décident : l’usine et silence…, l’usine et vos gueules ! Le texte de Koltès est indéniablement traversé par une force prophétique. Cet homme qui crie dans la nuit son monologue, son désir de liberté, est seul comme on ne peut pas le dire. La richesse de ce texte réside aussi et particulièrement dans une méditation sur la difficulté des relations humaines, thème cher à Koltès et qu’il développe magnifiquement Dans la solitude des champs de coton. Le vagabond ne fait pas partie de ceux qui, dans notre humanité, ont toujours l’air content : prêts pour être contents, prêts pour s’amuser, prêts pour jouir tout ce qu’ils peuvent, n’importe où n’importe quand, sans penser à rien d’autre qu’à leur petit coup, tous ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin et rien derrière la tête qui les en empêcherait… On croirait presque entendre, avec la langue abrupte et rude de Koltès, comme un écho de la critique du divertissement chez Blaise Pascal sur fond de société contemporaine hédoniste après mai 68. Aussi le vagabond solitaire oscille-t-il entre dégoût et amour, misanthropie et besoin de l’autre, entre les cons et le camarade qu’il ne cesse d’invoquer dans son monologue : J’en ai ma claque de tous et j’ai envie de cogner / Je t’aime. En sortant d’une mésaventure dans le métro le vagabond anonyme se met à courir et surgissent alors ces dernières et vibrantes paroles, puis le point final de cette unique tirade après le mot pluie :

Je cherche quelque chose qui soit comme de l’herbe au milieu de ce fouillis […] je te trouve et je te tiens le bras, j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé, mama mama mama, ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade, moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime, et le reste, de la bière, de la bière, et je ne sais toujours pas comment je pourrais le dire, quel fouillis, quel bordel, camarade, et puis toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie.

La compagnie Bacchus nous offre au théâtre des Corps saints une belle et puissante version de La nuit juste avant les forêts. Le spectateur en restera profondément marqué. Un grand merci à Jean Pétrement pour sa mise en scène ingénieuse et à Léonard Stefanica pour son incarnation inoubliable du vagabond de Koltès.

LA PROCHAINE FOIS QUE TU MORDRAS LA POUSSIERE (Panayotis Pascot)

 



LA PROCHAINE FOIS QUE TU MORDRAS LA POUSSIÈRE

Quand la mort du père ressuscite le fils

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre des Halles / 19h

Texte : d’après Panayotis Pascot

Mise en scène : Paul Pascot

Compagnie Bon-qu’à-ça et Pillow Lava

Paul Pascot adapte et met en scène le roman à succès de son frère, Panayotis Pascot.

Pour la première fois au Festival à Avignon après plus de 100 représentations, en France, en Belgique et en Suisse.

Cette adaptation du roman de Panayotis Pascot fait résonner le face à face, intime et universel, entre un fils et son père. Dans l'attente d'une fin annoncée, au cœur des urgences d'un hôpital hors du temps, le fils revisite leur histoire commune. Il convoque souvenirs, silences, maladresses, pudeurs, éclats d'humour, et démonte avec précision les mécanismes d'une relation empêchée. Une traversée sensible, urgente et poignante, où affleurent les vérités longtemps refoulées.

"Un spectacle bouleversant" - LE MONDE

"Du grand théâtre" - LIBÉRATION

"Paul Pascot adapte avec grâce le livre à succès de son frère" - TÊTU

"Une adaptation poignante. Courez-y". - LE FIGARO

(Description du spectacle sur le site du festival off).

Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer a écrit que sans la mort ni la philosophie ni la religion n’existeraient… Dans le bouleversant spectacle La prochaine fois que tu mordras la poussière, remarquablement interprété par Romeo Mariani dans le rôle du fils, la mort imminente du père (Yann Pradal) provoque un considérable travail d’anamnèse chez le fils. Cette pièce, adaptée par Paul Pascot à partir du roman de son frère Panayotis, nous plonge dans la psyché d’un jeune homme aux prises avec un passé difficile. Trois thèmes principaux constituent les fils entremêlés de ce travail de mémoire : la relation fils-père, la découverte de son identité sexuelle et la dépression. De ces trois fils, c’est le premier qui domine l’adaptation et la mise en scène de Paul Pascot sans pour autant passer sous silence les deux autres. Tout commence dans la salle d’attente des urgences d’un hôpital sous le signe de l’attente du diagnostic… qui sera celui de la mort imminente du père. Dès son plus jeune âge le fils avait déjà peur de la mort de ses parents la nuit. Chaque nuit il se levait pour bien vérifier qu’ils respiraient encore… Entre cette peur de la mort dans l’enfance du fils et l’annonce de la mort réelle dans le présent de sa jeune existence, celui-ci déroule sous nos yeux, à la manière d’une confession poignante, la mosaïque de sa relation insatisfaisante, tourmentée, avec son père, dans une succession de petits tableaux de vie où tout n’est pas noir. Quelques rares moments de grâce affleurent à la surface d’une relation fondamentalement ratée dans laquelle les sentiments sont comme prisonniers d’un blocage à la fois chez le père et chez le fils. C’est ce blocage relationnel, source de grandes souffrances, que Romeo interprète brillamment et avec grande sensibilité, nous entrainant avec lui dans son introspection et dans ses multiples questionnements. La charge psychologique qui pèse sur les épaules de ce jeune homme est d’autant plus lourde qu’il doit peu à peu assumer la découverte de son homosexualité alors que la relation d’amour entre père et fils peine à s’incarner dans les mots et les attitudes correspondantes. Le passage du spectacle sur la dépression, dans laquelle le fils finit par sombrer, est particulièrement saisissant. A quoi bon faire son lit le matin puisqu’il faudra le défaire et le refaire ? etc. Le mécanisme implacable de la dépression s’impose à nous dans une précision chirurgicale jusqu’au point extrême… Comment assumer la répétition quotidienne des activités, des gestes dont notre vie humaine est faite ? Ce gris de la monotonie qui peut donner des idées noires. La dépression est terrible en ce qu’elle brise le dynamisme de la vie humaine, asséchant l’énergie en nous qui nous permet de recommencer chaque jour les mêmes actes sans désespérer de l’humaine condition. Le commencement du livre de l’Ecclésiaste, un livre de sagesse dans l’Ancien Testament, pose lui-aussi la question fondamentale : A quoi bon ?

Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité ! Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler. Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre. Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés. Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux. (Chapitre I)

Si le thème de La prochaine fois que tu mordras la poussière est lourd de toute la souffrance psychologique accumulée par le fils (mais aussi par le père), l’interprétation de Romeo ne tombe ni dans le pathos ni dans la mélancolie. Elle est au contraire légère et presque joyeuse à certains moments. Alors que son père va mourir Romeo, lui, est bien vivant, ayant traversé l’épreuve de la dépression. Son anamnèse n’a donc rien de déprimant. Nous ne sommes pas dans le registre de la désespérance. Son travail de mémoire, nous le percevons, est source pour lui de libération puisque ses sentiments sortent enfin. L’introspection déclenchée par la mort de son père guérit le fils.

L’un de mes coups de cœur de cette édition 2026 du festival off.

 

 

jeudi 16 juillet 2026

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON (Poblete)

 



DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON

Le désir et la solitude

Festival Off d’Avignon – 2026

Présence Pasteur / 21h50

Texte : Bernard-Marie Koltès

Mise en scène : Loup-Franck Poblete Labat

Compagnie Détours

Deux hommes, la nuit. Ce qui commence comme un échange devient l'implosion de deux solitudes.

Deux hommes se croisent, la nuit, dans une zone obscure de la ville. Le Dealer et Le Client. Rien ne devrait les réunir, et pourtant, tout les attire. Ce qui commence comme un échange commercial devient un affrontement où chacun tente de faire tomber le masque de l’autre sans jamais baisser le sien. Leur opposition dépasse le commerce, le désir ou le conflit : c’est la rencontre de deux solitudes, c’est l’implosion des frontières qui séparent ces deux corps, c’est l’interpénétration de deux rapports au monde. Les repères sont troublés, les identités vacillent, les rôles se renversent.

Une mise en scène au plus près de la langue de Koltès: tranchante, tendue, secrète. Le temps d'un face-à-face sans issue, quelque chose en vous reconnaitra peut-être ce que ces deux hommes ne peuvent pas se dire. (Présentation du spectacle sur le site du off)

Lors du festival off 2025 j’ai découvert Koltès (1948-1989) par Dans la solitude des champs de coton (1985-1986). C’était au théâtre du Cabestan dans la mise en scène de Bruno Dairou. Ce fut pour moi une révélation, un peu comme mon premier Boris Vian quand j’étais lycéen en seconde. Depuis j’ai lu Roberto Zucco, Quai ouest, La nuit juste avant les forêts, et même une biographie de Bernard-Marie Koltès écrite par Brigitte Salino. Dans la solitude des champs de coton est mon œuvre préférée de Koltès et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu la réentendre dans la mise en scène de Loup-Franck Poblete. Le style littéraire de Koltès est vraiment unique. Dans cette œuvre il tient à la fois du classicisme de la langue française quant à la forme, avec entre autres choses ce vouvoiement étrange à nos oreilles, et d’une singularité quant au fond. C’est en quelque sorte le mystère exprimé dans la langue du 17ème siècle, une certaine irrationalité dans une langue précise, ciselée, travaillée, soupesée qui fait de Dans la solitude un véritable bijou littéraire, un chef d’œuvre sui generis. Deux personnages seulement (le dealer et le client), une rencontre dans un crépuscule urbain, beaucoup de paroles, très peu d’actions (deux au total !). Le texte est travaillé de telle sorte que malgré les deux personnages il ne s’agit pas véritablement de dialogues, mais plutôt de 18 monologues pour l’un, de 18 pour l’autre. Au plus le texte s’achemine vers sa fin, au plus les monologues respectifs se font plus brefs. Loup-Franck Poblete m’a expliqué que Koltès avait composé dans un premier temps d’un seul jet les paroles du dealer et celles du client, puis il les a ensuite entremêlées pour donner le texte final. Donc deux longs monologues au départ pour en donner 36 à la fin. La mise en scène très épurée de Loup-Franck Poblete traduit parfaitement bien l’atmosphère présente dans ce texte du début à la fin : pas de décor, seulement les deux comédiens, Achille Sauloup dans le rôle du dealer et Nathan Jousni dans celui du client. La perfection de cette mise en scène réside essentiellement dans l’utilisation judicieuse de la lumière et dans la tonalité des voix d’Achille et de Nathan. Le dealer qui ouvre l’œuvre par un premier monologue parle dans les ténèbres du crépuscule, nous ne le voyons pas, nous entendons seulement sa voix puissante. Il faudra un certain temps pour que le visage d’Achille soit visible. Traduction scénique très précise des paroles du client : Mais quelle obscurité serait assez épaisse pour vous faire paraître moins obscur qu’elle ? Cette utilisation minimale de la lumière magnifie la voix des deux comédiens. Ce spectacle s’écoute plus qu’il ne se voit. Il y faut de la part du spectateur une attention intense, un effort soutenu et une réceptivité remplie de désir qui n’est pas sans rappeler celle de la prière. La musicalité de la voix du client (Nathan) évoque à mon esprit la tonalité recto tono utilisée par les moines, ce qui contribue fortement à nous immerger dans l’étrangeté de cette rencontre qui n’en est pas vraiment une… Le vocabulaire dominant utilisé par Koltès est clairement celui du désir, du regard et de la solitude (d’où le titre de l’œuvre). Le client se présente en antinomie avec le dealer comme l’homme du jour face à l’homme de la nuit, comme celui qui sait dire non face à celui qui est capable de toutes sortes de oui, comme celui qui conçoit notre terre comme le fruit du hasard face à celui qui croit en la providence. A un moment le dealer prononce des paroles qui me semblent décisives puisqu’elles explorent la notion centrale du désir : Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir. Une trajectoire nocturne fait se rencontrer le client en déplacement et le dealer immobile. Tout se joue dans les regards échangés. Du regard Koltès nous fait passer ensuite au toucher (votre main s’est posée sur moi) puis du toucher au geste central et quasi unique, celui du dealer qui offre sa veste au client, pour le protéger du froid, pour rendre votre apparence plus familière à mes yeux. Koltès qui a été éduqué dans la religion catholique et a étudié dans un établissement scolaire jésuite à Metz a-t-il emprunté à la légende de saint Martin ce geste de la veste offerte ? Saint Martin est en effet souvent représenté en soldat romain coupant en deux sa cape pour couvrir un pauvre transi de froid à la sortie d’Amiens, véritable icône de la charité chrétienne. Le dealer offre au client une relation amicale que ce dernier refuse (Je vous préférais retors plutôt qu’amical). L’œuvre de Koltès nous parle d’incommunicabilité, de solitude. Un passage particulièrement beau et lourd de sens est celui dans lequel le client affirme : Je veux être zéro. Je redoute la cordialité, je n’ai pas la vocation du cousinage, et plus que celle des coups je crains la violence de la camaraderie. Soyons deux zéros bien ronds, impénétrables l’un à l’autre, provisoirement juxtaposés, et qui roulent, chacun dans sa direction… dans l’infinie solitude… Soyons de simples, solitaires et orgueilleux zéros. Et en même temps, un peu plus loin, le client affirme : Venez avec moi ; cherchons du monde, car la solitude nous fatigue. Dans son 16ème monologue, presqu’à la fin, le client répète : Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour.

Dans la solitude des champs de coton, avec la mise en scène minimaliste, sobre et ajustée de Loup-Franck Poblete et le talent des deux comédiens Achille et Nathan, est une œuvre puissante qui nous fait aimer passionnément le théâtre, art vivant, une œuvre immersive et donc inoubliable. Dans son 8ème monologue le dealer affirme : Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité. Koltès dément cette loi… pour laisser la place au mystère qui est celui que nous éprouvons chaque jour dans nos relations les uns avec les autres, le mystère du pourquoi nous sommes la plupart du temps incapables de communiquer réellement, d’entrer dans l’espace d’une vraie relation, le mystère d’un blocage, d’un isolement dans nos solitudes parallèles. L’œuvre de Koltès peut paraître noire, désespérée… Elle s’achève avec une drôle d’interrogation : Alors, quelle arme ? Elle ouvre aussi, peut-être, un espace pour la rencontre dans le respect du mystère de l’autre : Devant le mystère il convient de s’ouvrir et de se dévoiler tout entier afin de forcer le mystère à se dévoiler à son tour (le dealer).