jeudi 9 juillet 2026

EVANGILE DE LA NATURE

 

ÉVANGILE DE LA NATURE

Sublime Lucrèce

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre des Halles / 12h50

Texte : Titus Lucretius Carus

Mise en scène : Christophe Perton

Scènes & Cités

Christophe Perton a osé adapter pour le théâtre le poème philosophique de Lucrèce, auteur latin qui a vécu au 1er siècle avant Jésus-Christ, à une époque où la République romaine après avoir conquis le monde méditerranéen se déchire en guerres civiles avec des affrontements de généraux ambitieux en quête du pouvoir (Marius et Sylla au commencement de ce 1er siècle). Il était impossible de restituer l’intégralité des six livres ou chants de ce poème épicurien dédié à un certain Memmius. Christophe Perton et Marie NDiaye à partir d’une traduction littérale du latin au français nous proposent une superbe version du De rerum natura que l’on peut traduire « De la nature » ou plus exactement encore « La naissance des choses ». Très belle traduction donc qui permet de redécouvrir à nouveaux frais le texte de Lucrèce ou tout simplement de l’entendre pour la première fois. Stanislas Nordey interprète le poème et incarne un Lucrèce saisissant de vérité. Nous n’avons pas en face de nous un professeur de philosophie nous enseignant la doctrine d’Epicure mais un homme passionné qui nous « évangélise » et qui veut nous transmettre la bonne nouvelle d’Epicure, d’où le titre du spectacle. Car c’est un spectacle dans lequel Stanislas s’implique à 100% et dans lequel nous ne pouvons que nous sentir nous aussi impliqués, concernés, et cela de manière personnelle, existentielle. La mise en scène exceptionnelle contribue grandement à cette immersion totale du public dans le poème de Lucrèce avec un travail vidéo de très grande qualité dû à Baptiste Klein (le fond du théâtre déroule sous nos yeux en format panoramique de sobres images évoquant la nature) et une musique parfaitement adaptée au sublime du poème dans sa pureté et sa sobriété. L’alliance magique d’une nouvelle traduction, de la performance de Stanislas et d’une mise en scène ajustée donne à contempler et à écouter un chef d’œuvre théâtral qui magnifie le poème philosophique d’une manière inespérée. Au centre de la scène un plateau circulaire en mouvement à l’image du mouvement des astres dans un univers fait d’atomes, de matière et de vide chanté par Lucrèce.

Le propos de cette critique n’est pas de rappeler en détail tous les éléments de cette philosophie inspirée d’Epicure, mais une synthèse s’impose pour apprécier pleinement Evangile de la nature. Luc Ferry dans son exploration lumineuse de ce que signifie « philosopher » utilise une métaphore pertinente. La sagesse ou la philosophie se propose toujours d’une manière ou d’une autre de parcourir trois questions : celle de la vérité ou de la connaissance (« le terrain de jeu »), celle ensuite de la morale (« les règles du jeu ») et enfin celle du pourquoi et du sens de l’existence humaine (la vie bonne pour les mortels ou « le but du jeu »). Nous retrouvons ces trois dimensions dans le poème de Lucrèce à la suite d’Epicure. Christophe Perton a choisi de commencer ce spectacle par la description de la peste d’Athènes qui clôt l’œuvre de Lucrèce pour ensuite reprendre le poème en son commencement (Mère des fils d’Enée, volupté de l’homme et des dieux, Alme Vénus) … d’abord la mort puis la célébration de la vie. La partie physique du poème (le terrain de jeu) tient une grande place dans cette adaptation théâtrale. La connaissance des lois de la nature est essentielle pour que l’homme puisse se situer correctement dans l’univers. Lucrèce expose une doctrine rationaliste et matérialiste (l’esprit, la pensée ou l’âme n’existent pas sans la matière et hors de la matière). A trois reprises dans le poème Lucrèce fait entendre cette profession de foi rationaliste :

« Ces ténèbres de l’âme, il faut, afin qu’on les dissipe, non les rais du soleil ni du jour les traits radieux, mais les lois de la Nature et leur tableau merveilleux ! » (Traduction de Bernard Combeaud).

Pour Lucrèce comme pour Epicure l’éthique est inséparable de la physique. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la remise en question radicale de la religion et du culte des dieux. Pour vivre dans l’ataraxie (la sérénité la plus parfaite) l’homme doit appliquer à lui-même le quadruple remède d’Epicure :

-      Ne pas craindre les dieux

-      Ne pas craindre la mort

-      Se satisfaire de peu

-      Eviter les malheurs

Lucrèce développe surtout les trois premiers remèdes. Si Christophe Perton a voulu donner comme titre à son spectacle Evangile de la nature, c’est probablement parce que la connaissance de la nature et de ses lois nous libère de toutes nos peurs : telle est la bonne nouvelle ! Bienheureux les physiciens et les biologistes ! L’un des passages les plus actuels de cette adaptation théâtrale correspond à la fin du livre III : Lucrèce y dénonce déjà le vide du consumérisme (cf. se satisfaire de peu). La peinture d’un homme malade, éternel insatisfait, se fuyant lui-même, est saisissante :

Ainsi se fuit chacun de nous ; effort combien futile : Se quitte-t-on soi-même ?

Tout objet désiré, manquant, vaut plus pour nous, que tout autre, est-il nôtre, il nous en faut un autre, la même soif de vie nous fait toujours béer.

A ceux qui craignent de mourir Lucrèce dispense l’absinthe de la dure vérité avec le miel de ses vers :

Et toi, tu vas barguigner, ta mort te semble un scandale,

Quand tu vis quasi mort quoiqu’ayant la vue et la vie ?

Toi, qui dissipes en dormant la plupart de ton âge,

Qui ronfles éveillé, sans cesse ébloui d’un mirage ?

Toi, que fait tous les jours frémir une vaine frayeur,

Et jamais ne sais voir d’où te vient le malheur,

Alors que, misérable, accablé de maux, et comme ivre,

Tu tangues en flottant au gré de ta dérive ?

Oui, si de la même façon qu’il paraît éprouver

Ce poids dont en son âme il sent la lourdeur le grever,

L’homme apprenait à voir les raisons de sa misère

Et d’où vient en lui ce fardeau qui l’accable sur terre,

La plupart ne vivrait point ainsi que nous les voyons,

Ne sachant quoi se proposer, éternels vibrions

Errant de lieux en lieux pour se délivrer de leur charge !

Un autre passage particulièrement intense de ce spectacle est celui du récit que nous fait Lucrèce / Stanislas de l’histoire des origines de l’humanité et de son évolution vers la civilisation et, avec elle, le règne de la vanité des richesses et du pouvoir (Livre V, 925 et suivants). Enfin en lien avec l’histoire des premiers hommes et s’adressant aux hommes de son temps et de tous les temps Lucrèce réfute avec force l’anthropocentrisme :

Ce n’est point pour nous, non plus qu’à arbitre des dieux, que le monde fut fait. Livre II.

Ce magnifique spectacle nous introduit dans une religion de la nature, dans une spiritualité terrestre :

La piété n’est point d’être vu sous le voile souvent

S’adressant à du marbre et vers les autels arrivant,

Bras en croix, prosterné jusques à la terre baisée

Parmi les parvis sacrés, ou d’inonder les autels

De sang de bête en adressant des vœux aux Immortels :

C’est considérer l’univers avec l’âme apaisée. Livre V.

Evangile de la nature, bien que ne rendant pas l’intégralité du De rerum natura, nous permet cependant d’en saisir toute la richesse philosophique et la profondeur de vue. Ce poème qualifié de novateur par Lucrèce lui-même est d’une rare fécondité tant du point de vue philosophique que théologique… Comment ne pas penser à Spinoza, à Pascal, à Rousseau ? Si ce texte antique redécouvert en 1417 par un humaniste florentin, Le Pogge, dans un monastère allemand, a pu être considéré comme l’un des textes les plus dangereux pour la foi chrétienne, à l’égal d’Epicure lui-même, en raison de son rationalisme matérialiste niant le Dieu créateur, l’immortalité de l’âme et toute forme de vie éternelle, une analyse plus fine de son contenu nous permettrait d’y déceler aussi une parenté fondamentale avec les prophètes de l’Ancien Testament, le livre de l’Ecclésiaste ou Qohèleth et l’Evangile de Jésus… Mais cela dépasserait le cadre de cette critique de spectacle.

Christophe Perton et Stanislas Nordey doivent être chaleureusement remerciés et félicités pour avoir adapté et incarné avec tant de brio et de finesse ce chef d’œuvre de la littérature antique. Un grand moment de théâtre, un véritable coup de cœur pour Evangile de la nature mis en scène et interprété dans la salle du chapitre de l’ancien couvent des clarisses d’Avignon.

 


dimanche 5 juillet 2026

ANEANTIS (Sarah Kane)

 

ANÉANTIS / « BLASTED »

Dieu en enfer

Festival off d’Avignon – 2026

Chapeau rouge théâtre / 12h50

Texte : Sarah Kane

Mise en scène : Olivier Sanquer

Collectif Nacéo

Anéantis (« Blasted ») est la première pièce de Sarah Kane, montée en janvier 1995. Quoique louée par de grands noms, tels Edward Bond et Harold Pinter, l'œuvre est vilipendée par la critique. Les médias influents n’y voient « rien d’autre qu’une ingénieuse galerie des horreurs visant à choquer et rien de plus » (Evening Standard, 19.1.1995), « une œuvre d’un clinquant facile, dépourvue de toute idée autre que le désir adolescent de choquer » (Daily Telegraph, 20.1.1995). Le scandale est tel qu'il est sérieusement envisagé de réintroduire la censure.

La pièce relate l'histoire de Ian et de Cate, une histoire d’amour doublée d’une aliénation profonde. Ian, journaliste en proie à l’alcoolisme, se rend avec la jeune femme dans un hôtel. Dans sa soif de possession, il exerce sur elle une violence barbare. Mais les rôles sont bientôt inversés lorsqu’une guerre civile éclate et qu'un soldat fait irruption dans la chambre.

Trente ans après ses débuts houleux, la pièce s'est hissée au rang de classique du théâtre contemporain, montée dans les lieux les plus prestigieux d'Europe. La version de Nacéo se distingue par une lecture revenant aux principes fondamentaux du mouvement "in yer face" : l'action doit se dérouler ici, maintenant, de sorte à être ancrée dans la réalité de 2026 et à décupler l'impact et la résonance de la pièce sur la société actuelle.

(Présentation du spectacle sur le site du Festival off).

Lors de la dernière édition du festival off (2025) le collectif Nacéo avait présenté au public dans le théâtre intimiste du Chapeau rouge une pièce de Denis Kelly Orphelins. Avec Anéantis de Sarah Kane le théâtre « in yer face » dont Olivier Sanquer a fait sa marque de fabrique pour les créations de la compagnie Nacéo monte encore d’un cran en intensité et en violence. A la fin du spectacle le public est véritablement anéanti. Si tel était le but de Nacéo, c’est parfaitement réussi… Pendant 1h10 nous sommes entraînés dans la spirale dévastatrice du mal dans son intensité paroxystique… Ce spectacle n’est pas fait pour tous les yeux ni adapté à tous les cœurs… Sarah Kane ne fait pas du théâtre pour plaire. Il ne s’agit pas davantage d’une pure provocation comme on peut en trouver dans un certain type de théâtre contemporain « conceptuel ». Il y a bien derrière cette explosion de violence et de perversion une réflexion philosophique et même théologique. On pourrait penser que le personnage de Ian, le premier à apparaitre sur scène, est une caricature vivante, une incarnation humaine de la déchéance absolue et du mal… mais le dénouement de la pièce nous fait éprouver à son égard une forme de pitié. Ce journaliste ne peut pas se passer de l’alcool ni des cigarettes ni du sexe. Il semble être devenu l’esclave de ses pulsions, de ses désirs. Par son addiction à l’alcool et au tabac il se tue sciemment à petit feu. Il assume pleinement cette forme de suicide à retardement. Ian habille du grand mot d’amour la pulsion sexuelle primaire qui est la sienne et qui va le conduire à abuser à plusieurs reprises de Cate à laquelle il ne cesse pourtant de dire « je t’aime ». Cette perversion de l’amour détruit. Pas de réciprocité, pas de liberté. Ian incarne le machisme dans ce qu’il a de plus redoutable. Mais sa psychologie nous conduit bien au-delà de ce portrait déjà détestable. Il incarne dans sa personnalité ce que Nietzsche décrivait comme les forces réactives : celles « qui ne peuvent déployer leurs effets dans le monde sans nier, sans mutiler d’autres forces. Elles ne peuvent se déployer qu’en s’opposant à d’autres forces » (Luc Ferry). Ian affirme sa masculinité en violant Cate au nom de l’amour. Il ne peut exister qu’en s’opposant aux autres : les noirs, les immigrés et les homosexuels. Cate incarne dans cette descente aux enfers une certaine lumière d’humanité, une résistance salutaire, une affirmation de liberté. Elle refuse de se livrer à la violence sexuelle de Ian, elle refuse de pactiser avec son racisme et son homophobie. Cette descente aux enfers (en enfer ?) se déroule sous un crucifix, mis en valeur à certains moments par l’éclairage projeté sur lui. Peu de chambres d’hôtel en Europe sont aujourd’hui ornées d’un symbole religieux comme le crucifix. Le choix d’Olivier Sanquer n’est pas un simple caprice de sa part (même si l’on retrouve le crucifix dans beaucoup de ses mises en scène) : il est en cohérence avec le texte de Sarah Kane. En effet depuis que l’homme pense, la question du mal, du péché, est inséparable de la question de Dieu. Des théologiens comme Leibniz ont même composé des théodicées, c’est-à-dire des justifications de Dieu par rapport à l’existence du mal dans le monde créé. Pour certains le mal a pour conséquence logique l’athéisme, la négation de Dieu. Sarah Kane (1971-1999) a été éduquée dans le christianisme évangélique puis a ensuite « perdu » la foi. Le sommet de cette pièce est à mon sens proprement théologique. C’est en référence à ce sommet qu’Anéantis est bien plus qu’une simple séance de torture malsaine pour le public… Ce sommet c’est le cri de foi (je crois en Dieu) que lance Kate à la face de Ian, proclamant son athéisme : pour elle Dieu est nécessaire pour ne pas sombrer dans l’absurde. Si bien que dans Anéantis ce qui dans la théologie classique était un argument contre l’existence de Dieu auquel il fallait répondre par une justification s’inverse. C’est parce que le mal existe que Dieu existe nécessairement. Cette surabondance de mal, de violence, de folie peut-être, appelle une surabondance d’amour, une transcendance qui peut sauver l’homme de l’enfer qu’il est capable de créer lui-même sur cette terre. On peut ainsi interpréter la présence lumineuse du crucifix de bien des manières : Dieu laisse faire, il regarde le spectacle du monde s’en allant vers sa perdition sans intervenir et on peut alors l’accuser de complicité … Ou bien Dieu en Jésus crucifié souffre de nos propres violences. Ian par son comportement crucifie à nouveau Jésus. Et si le titre français de la pièce Anéantis n’incluait pas seulement les protagonistes humains mais aussi Jésus lui-même, donc Dieu ? Ecoutons saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Dans l’enfer d’Anéantis subsiste cependant la lumière qui pousse Cate à vouloir sauver à tout prix un bébé dans un contexte de guerre civile. L’irruption du soldat dans la chambre d’hôtel transforme le duo homme/femme en duo homme/homme… La domination brutale d’un homme sur une femme laisse la place à une domination tout aussi brutale de l’homme soldat sur l’homme journaliste… Et ajoute encore de l’horreur à l’horreur… Le duo devient trio. Un trio presque infernal dans lequel seule Cate reflète la lumière du crucifié, celle de l’amour véritable, ne serait-ce que pour ce bébé. Or quelle est la grande révélation du crucifié ? Celle de la sainte Trinité : Dieu est amour. Il est Père, Fils et Esprit. Et c’est cette révélation qui peut sauver l’humanité de la spirale de déshumanisation que nous lance à la figure Sarah Kane sans prendre aucune précaution, dans une crudité/cruauté dérangeante. On pourrait aussi mentionner la correspondance pleine de sens entre la guerre civile à l’extérieur de la chambre d’hôtel et la guerre psychologique entre Ian et Cate, entre le soldat et Ian, guerre des passions, des pulsions et des désirs… des égos emprisonnés en eux-mêmes et fermés à l’altérité. Guerre qui désintègre l’homme aux antipodes de la sagesse grecque prônant la belle maitrise de soi et de la sagesse du Crucifié nous demandant d’aimer notre prochain comme nous-mêmes…

Anéantis me fait irrésistiblement penser à une profonde remarque du pape Jean-Paul II, lui-même artiste, dans la lettre qu’il adressa aux artistes en 1999 :

Lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption (n°10).

C’est dans cet esprit que j’ai vécu l’expérience forte d’Anéantis, non pas comme une sordide complaisance dans l’étalage malsain d’une humanité malade et détraquée, mais comme la profession de foi que Dieu est présent malgré l’enfer que nous sommes capables de créer.

En guise d’ouverture je citerai deux passages du Nouveau Testament auxquels j’ai pensé en réfléchissant à la marque qu’a laissée en mon être intérieur l’expérience éprouvante de ce spectacle. Comme le disait avec justesse Ian/Axel à la fin de la représentation, c’est un spectacle qui n’est pas fait pour plaire mais qui à coup sûr nous marque profondément !

Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé. Ainsi, de même que le péché a régné par la mort, de même la grâce règne par la justice pour la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur.

Saint Paul, lettre aux Romains, chapitre 5

Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.

Saint Paul, lettre aux Galates, chapitre 3