mercredi 29 juillet 2026

Promenade en Avignon avec Roberte Lentsch: d'un théâtre à l'autre (3). Le Cinévox / Le petit Louvre

 


(Roberte Lentsch) SAMEDI 25 JUILLET 2026



Notre tour d’horizon des théâtres évoqués aujourd’hui nous emmènera de la place de l’Horloge à la rue St-Agricol, dans le même quartier. Nous laisserons de côté le Coin de la Lune évoqué il y a deux semaines. Ecartons le rideau rouge, celui de la scène, sur laquelle chaque soir, chaque jour, sont dévoilées nos passions ...


Et d’abord, le théâtre du Cinévox

idéalement situé, sous les platanes de la Place de l’Horloge, et face à l’Hôtel de Ville, lieu du pouvoir depuis le XV°s.


La Maison Commune s’installe en effet en 1447 sur une partie du forum romain, dans l’ancienne livrée du cardinal d’Albano (XIV°s). elle subsistera ainsi jusqu’au XIX°s où l’on décide d’abattre les bâtiments anciens devenus vétustes et inconfortables. On conservera cependant la haute tour médiévale qui abrite des peintures et un carrelage d’origine. Les travaux neufs sont confiés à l’architecte municipal, Joseph-Auguste Joffroy et s’étendent sur une décennie (1845-1856). Bien qu’inachevé, le nouvel édifice est inauguré le 24 septembre 1852 par le Prince Président Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III. C’est un édifice néo-classique éclairé par de larges baies, auquel on ajoutera un portique supportant un balcon. Vous pouvez visiter la magnifique Salle des Fêtes longue de 80m et au programme décoratif remarquable : stucs et dorures, sculptures et peintures de la Nouvelle Ecole d’Avignon.


Du lieu de pouvoir portons-nous vers un lieu de plaisir, celui du cinéma et remontons dans le temps jusqu’en 1922, lorsque débute l’histoire de la famille Bizot, toujours présente : à cette date le grand-père décide de changer de vie et investit dans un cinéma qui porte à ses débuts un nom de rêve L’Eldorado. Là, en 1929, on voit et on entend pour la première fois le premier film parlant américain : Le Chanteur de jazz, avec le non moins célèbre Al Jolson.

Après la guerre, le cinéma dont l’industrie évolue vite, transforme L’Eldorado en Vox et les générations se succèdent : le fils puis le petit-fils continuent l’aventure d’un cinéma familial indépendant faisant de ce lieu incontournable un phare de la vie culturelle y compris pendant le Festival. Les projections cessent alors et le théâtre OFF prend place dans les deux salles.

La vie culturelle théâtrale peut continuer d’autant mieux que le Vox est plutôt bien entouré : l’Opéra-théâtre juste en face, haut-lieu du IN et, à une rue plus loin, l’historique voire la mythique Maison Jean Vilar, dépositaire de l’oeuvre du créateur du Festival d’Avignon en 1947.


Quittons nos fauteuils rouges, et contournons la mairie pour descendre la rue Saint-Agricol.


Avant d’entrer dans le Petit Louvre, arrêtons-nous un instant dans cette rue qui aujourd’hui porte le nom de l’église proche. En des temps anciens la rue s’appelait de l’Harengerie, autrement dit des harengs que l’on y vendait, ou de l’Orangerie peut-être par corruption du nom. A moins que ce soit vraiment la vente d’oranges. En 1843, on lui accole celui du saint protecteur de la ville, Agricol.

Le saint patron de notre cité est donc saint Agricol. Nous savons peu de choses de l’un de nos évêques sauf qu’il vécut au VII°s. Très tôt, et comme son père, Magne, il est formé au monastère de l’abbaye de Lérins avant de lui succéder vers l’âge de trente ans comme évêque. S’étant rendu illustre par ses vertus et ses miracles, il meurt en septembre 700. Ce saint évêque aurait donné sa maison pour établir une église en ce lieu. Au XIVe siècle, l’église bénéficiant des libéralités du pape Jean XXII est entièrement rebâtie et élevée au rang de collégiale. Ce titre lui permet d’accueillir les reliques de ses évêques Magne et Agricol. déposées actuellement dans le chœur, sous le maître-autel. En 1647, Agricol est proclamé officiellement  patron de la ville d’Avignon.

Saint Agricol est invoqué dans la protection des cultures agricoles. Les images pieuses le représentent à genoux intercédant auprès de la Vierge pour faire tomber une pluie bienfaisante durant les périodes de sécheresse. Avec parfois, une cigogne auprès de lui : en effet, selon la légende, notre premier évêque débarrassa la ville de nombreuses cigognes qui la polluaient ou, autre version, il envoya des cigognes contre une invasion de crapauds et de serpents infestant la ville. Le maître-autel de marbre jaune et blanc est sculpté par JB Péru en 1767 qui n’a pas oublié d’y figurer des cigognes. Bien d’autres chefs d’œuvre vous y attendent.


Le Petit Louvre

On traverse la rue pour entrer dans le Petit Louvre par une longue galerie peinte : l’ établissement qui accueille, entre autres, deux scènes de théâtre, est connu pour occuper l’emplacement d’une commanderie de Templiers. Les chevaliers de l’Ordre du Temple s’installent à Avignon à la fin du XII°s. De la vaste commanderie, ne subsiste aujourd’hui que la chapelle édifiée entre 1273 et 1281, considérée comme l’un des plus anciens édifices religieux du XIII°s conservés. La chapelle présente une nef unique à chevet plat et à 4 travées, percées de hautes fenêtres étroites. A la suppression de l’ordre en 1312, par Clément V premier pape d’Avignon, ses biens sont attribués aux Hospitaliers de St-Jean de Jérusalem alors installés sur l’actuelle place Pie et ce, jusqu’à la période Révolutionnaire, les bâtiments étant vendus en 1793. Puis démolis vers 1830, à l’exception de la chapelle. Ils accueillent bientôt l’Hôtellerie du Pont, puis l’Hôtel du Louvre que gère entre autres le félibre Anselme Mathieu, la chapelle servant de salle à manger à l’établissement.


Là se retrouvent, autour d’Anselme Mathieu, les principaux félibres Mistral, Aubanel et Roumanille qui lui, installe sa librairie en 1855 juste à côté, dans la rue St-Agricol.

Le renouveau de la langue et de la littérature provençales en ce milieu du XIX°s, porté par Frédéric Mistral, prend alors son essor. Ses statuts publiés en 1854 nous apprennent que le « félibrige est gai, musical, fraternel, plein de simplicité et de franchise ».


Une constatation que ne renierait pas l’auteur de la pièce dont vous allez nous parler en nous emmenant dans la Salle Van Gogh de ce Petit Louvre qui a tout du grand lorsqu’il parle de littérature ! et qui pose de vraies questions : qu’est-ce que la littérature, justement ? Notre patrimoine littéraire doit-il être défendu ? Pourquoi certains auteurs font-ils des chefs d’oeuvre et d’autres tombent-ils dans l’oubli ?

Vous allez bientôt tout savoir  : alors ouvrez vos oreilles… avant d’ouvrir un livre !


Promenade en Avignon avec Roberte Lentsch: d'un théâtre à l'autre (2). Présence Pasteur / Le Train bleu / Le Parvis

 


(Roberte Lentsch) SAMEDI 18 JUILLET 2026


Continuons notre promenade à travers les rues d’Avignon au gré de l’installation de nos théâtres durant le Festival.

Nous venons d’entendre évoquer deux lieux qui, à vol d’oiseau, ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.


Présence Pasteur

Présence Pasteur occupe la rue du Pont-Trouca perpendiculaire à la rue Louis Pasteur d’où le nom accordé à celui du Théâtre. Son nom insolite signifie Pont-Troué ou Pont-Percé. Il en existait d’ailleurs plusieurs au Moyen Age dans notre cité, mais celui qui nous intéresse était construit, au-dessus d’une sorguette, issue du canal de la Durançole conduisant au portail Matheron, dans le Bourg-Neuf.

On peut penser que le petit pont devait être en bien piteux état pour être qualifié de troué et laisser apercevoir l’eau, mais la rue a gardé ce nom pittoresque.


La rue du Pont-Trouca, à l’époque médiévale, aurait très certainement pu accueillir l’échange des deux protagonistes de la pièce de Koltès… Disons-le de suite ce n’était pas l’endroit rêvé ! Son vrai nom est rue du Bourg-Neuf, principal quartier de la prostitution où tavernes et « bonnes maisons » proliféraient. Son autre surnom est la « Bonne rue », qui menait à une placette plantée d’arbres, entourée de maisonnettes où logeaient les filles accueillantes.


Bien plus tard, au XIX°s, au numéro 5 de cette rue, vécut là le poète irlandais, Charles-William Bonaparte-Wyse, petit-neveu de Napoléon 1er et fervent admirateur de l’oeuvre de Mistral. Le félibre irlandais publia chez Roumanille Les Papillons Bleus, en 1868, en provençal bien sûr.


Le Train Bleu et Le Parvis

La rue parallèle à celle du Pont-Trouca est la rue Paul-Saïn qui abrite le Théâtre Le Train Bleu. Le peintre Paul Saïn né en 1853, est un des maîtres de l’Ecole avignonnaise. Très prolifique, plus de 10 000 toiles, il est exposé dans de nombreux musées : parmi ses œuvres citons le Pont d’Avignon à Orsay ou le beau portrait de Mistral, au musée Calvet mais aussi en 1900, les vues panoramiques d’Avignon et de Villeneuve lez Avignon qui ornent désormais les murs du fameux restaurant Le Train Bleu de la Gare de Lyon, à Paris. Gageons que le théâtre a su s’en souvenir et lui rendre ainsi hommage.

Paul Saïn meurt en 1908 : sa tombe est au cimetière St-Véran ornée de son portrait ciselé dans un médaillon en forme de palette, une œuvre de son ami le grand sculpteur Félix Charpentier dont de nombreuses œuvres parsèment notre ville.


A côté et presque en face du théâtre, la chapelle de la Congrégation des Hommes ou Notre-Dame de Conversion, édifiée dès 1751. De nos jours, elle fut, à la fin des années 50, le lieu de prière de la communauté italienne, d’où son nom de « chapelle de la Mission italienne » puis « chapelle des Italiens ».

On entre dans une nef unique à chevet plat bordée de chapelles latérales. La niche à coquille en façade abrite la statue gracieuse de Notre-Dame de Conversion, sculptée par l’avignonnais Henri Endignoux, plutôt connu pour les Monuments aux Morts. Durant le Festival, la Chapelle des Italiens accueille un nouveau lieu artistique de théâtre et de rencontres, Le Parvis.


Vous allez nous conduire maintenant, père Culat, au Théâtre des Halles, à nouveau. Je ne saurai vous infliger la même chronique que la semaine dernière. Aussi vais-je vous raconter une histoire, celle de saint Genest de Rome, martyr... saint Patron des Comédiens !


Le Dictionnaire Historique des Saints nous apprend que Genès vivait au III°s. grande période de la persécution des chrétiens. C’était un comédien romain, un mime, qui avait l’habitude d’interpréter justement le rôle d’un chrétien nommé Adrien et recevait sur scène le baptême d’une façon plutôt burlesque et moqueuse. Un jour devant jouer son rôle habituel devant l’empereur Dioclétien en personne, alors qu’il reçoit l’eau du baptême, il se convertit soudainement en faisant profession de foi publique. L’empereur indigné ordonne aussitôt sa mort par décollation, après l’avoir soumis à la torture. Genès deviendra le saint Patron des Comédiens.

Il est probable que nous ayons là un doublet : celui de st Genès d’Arles, vivant à la même époque, clerc du tribunal devant lequel étaient traduits les chrétiens. Genès refusera de continuer son travail d’écriture et sera de fait martyrisé sur les berges du Rhône. Vénéré à Rome, il finit par être considéré comme un martyr romain et la légende le confondra avec saint Genès le comédien.


Le martyr tomba dans l’oubli lorsque Jean de Rotrou, dramaturge fécond, écrivit en 1646 vers la fin de sa vie, une œuvre originale qui interroge sur le monde, le héros et le théâtre : Le Véritable St Genest, à la fois mystère et tragédie parfois comparé au Polyeucte de Corneille dont il était l’ami.

Voici donc une œuvre ambiguë qui nous montre un comédien se convertir en devenant son rôle, du « théâtre dans le théâtre », un rôle qui fascine encore les comédiens. Fiction ? Réalité ? Écoutons les deux derniers vers « Et il a bien voulu par son impiété / d’une feinte, en mourant, faire une vérité ». Des vers de grande beauté qui soulignent l’illusion théâtrale.


Et là, c’est la pièce de Rotrou qui tombe dans l’oubli. En 1988 pourtant, elle entre dans le répertoire de la Comédie Française. En 2024, c’est dans le OFF que nous la retrouvons, réflexion sur le théâtre, condition du comédien, des thèmes propres à l’effervescence du Festival.

Je reprendrai pour conclure le message du pape Paul VI adressé aux artistes en 1965, à la fin du Concile de Vatican II : « Ce monde a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans le désespoir ».

Promenade en Avignon avec Roberte Lentsch: d'un théâtre à l'autre (1). Au coin de la Lune / Théâtre des Halles / Théâtre des Corps Saints

 


(Roberte Lentsch) SAMEDI 11 JUILLET 2026


« Si une histoire frappe à ta porte » : comment écrire une nouvelle histoire nous a-t-on demandé « Au coin de la Lune »…

Lisons le « De Natura Rerum », l’Evangile de la Nature, lui répond-on au Théâtre des Halles.

Oui, mais quand ? « La nuit, juste avant les forêts » dans la noirceur de la solitude, et sur la scène du Théâtre des Corps-Saints.

Des titres poétiques qui laissent entrevoir des facettes différentes de la pauvre humanité que nous sommes.

Joués dans trois théâtres bien connus des avignonnais… qui connaissent aussi l’ histoire de leur ville.


Au Coin de la Lune

L’un des 4 théâtres de la Compagnie de la Luna sous le nom évocateur de la déesse de la nuit, se situe au 24 de la rue Buffon.

Le terrain de jeux du rêveur et du romantique (nous dit la Cie de La Luna) laisse la place à l’homme de science : le nom du grand naturaliste et écrivain a été donné à cette artère droite coupant des jardins et prairies à l’origine, terrains à l’aspect longtemps rural qu’on appelait Les Grands Jardins, compris entre l’enceinte du XIII°s et celle du XIV°s. C’est seulement en 1880 que la rue est percée, ce qui explique la nature des façades, avec de beaux exemples d’architecture moderne voire d’art déco.


L’activité de Georges-Louis Leclerc de Buffon couvre tout le XVIII°s, dans la veine des encyclopédistes de l’époque des Lumières : son Histoire Naturelle, en 44 volumes, d’une très grande importance, permit la diffusion des connaissances scientifiques, et surtout leur vulgarisation. Mais il écrivit également un Discours sur le style, suivi de L’Art d’écrire., que nos invités professionnels ont sans doute déjà lu.

On reconnaît à Buffon de nombreuses citations dont celle-ci faite pour des hommes de théâtre, non ? : « Le style est l’homme même ».

Pour ma part, je leur offre celle-ci « Fermons l’oreille aux aboiements de la critique ».


Le Théâtre des Halles

comme son nom ne l’indique pas, les halles étant situées un peu plus loin, le théâtre donc occupe l’ancien vaste couvent de Sainte-Claire.

Les Clarisses s’établissent à Avignon vers 1230 peu après la fondation de leur ordre. Reconstruite au XIV°s grâce aux dons du second pape d’Avignon, Jean XXII, l’église est embellie aux XVII° et XVIII°s. Le couvent sera démantelé en habitations et vendu sous la Révolution.


Savez-vous qu’un homme célèbre vécut là quelque temps, dans une dépendance? Jean-Henri Fabre, le célèbre naturaliste et entomologiste ! « L’Observateur inimitable » de Darwin, « l’Homère des insectes » pour Victor Hugo, le « Virgile des insectes » pour Edmond Rostand… Bref, un monument de la science.


Mais c’est un fait historique tout aussi célèbre qui rendra le site éternel : « c’est en l’an de grâce 1327, à la première heure du 6 avril, que j’entrai dans le labyrinthe de l’amour » écrira plus tard le poète Pétrarque qui vient de rencontrer la belle Laure, sublimée dans son œuvre littéraire, figure même de l’amour impossible. La belle dame lui sera ravie sans doute par la peste de 1348, le même jour, le même mois et à la même heure. N’est-ce pas le lieu idéal pour le théâtre et la poésie !?


La pièce dont vous avez parlé est joué dans la salle capitulaire (de capitulum chapitre) c’est à dire le lieu où se réunit chaque jour la communauté religieuse d’un monastère par exemple ou d’une cathédrale. On y traite les affaires courantes. C’est donc le symbole de la relation sociale et temporelle des religieuses. Je ne doute pas que les comédiens qui maintenant y évoluent aient à leur tour voix au chapitre.

Quant au Théâtre des Corps-Saints,

situé à l’angle de la place du même nom, où l’on va se diriger maintenant, l’histoire est en résonance avec la pièce dont va vous parler le père Culat.

Ici, il y a bien longtemps, au XIII°s, s’étendait près d’un hospice, le petit cimetière des pauvres gens, hors de l’enceinte de la ville (la première, celle du XIII°s). C’est alors qu’en 1387 y est enterré le Bienheureux Pierre de Luxembourg, en toute humilité, selon son vœu, au milieu des indigents. Bien vite, des miracles attirent les pèlerins jusqu’à ce que l’un de nos derniers papes Clément VII autorise les Célestins à y construire un monastère.


Dans le choeur était déposé le tombeau de marbre du pape Clément VII posé sur un pavé de jaspe. N’en reste à ce jour que la tête du gisant conservée au musée du Petit Palais. Rappelons que parmi les œuvres d’art magnifiques, peintures, sculptures, retables, on peut citer le fameux Portement de Croix sculpté par Francesco Laurana en 1478, commandé par le roi René pour orner le maître-autel. On peut l’admirer aujourd’hui dans l’église St-Didier.

Au XVII°s, on transfère, dans l’église des Célestins, les reliques de saint Bénezet fondateur du célèbre pont, et qui se trouvaient alors dans une petite chapelle construite sur le pont devenu bien branlant suite aux nombreuses crues du Rhône. La place DU Corps-Saint devient celle DES Corps-Saints.

A la même époque on remplace les portails gothiques de l’église et du cloître par de grands portails classiques sculptés par Royers de la Valfenière. En 1801 succursale des Invalides, puis Pénitencier militaire jusqu’en 1900.


Avant de vous embarquer dans le labyrinthe de la forêt de mots qu’est la pièce qui suit, permettez-moi cette dernière citation de Buffon : « Une seule chose est plus tragique que la souffrance, c’est la vie d’un homme heureux ».

mardi 28 juillet 2026

BOUQUINS (Pierre Emonot)

 

BOUQUINS

Un spectacle drôle et érudit

Festival off d’Avignon – 2026

Le petit Louvre / 17h45

Texte : Pierre Emonot

L’Olympe Compagnie

Qu’est-ce que la Littérature au juste ?

La Littérature est-elle l'art des beaux textes ? Un patrimoine à sauver ? Ou au contraire une institution dépassée ? Pourquoi certains livres qui nous ennuient tant sont-ils reconnus comme des chefs-d’œuvre ? Pourquoi les textes de Victor Hugo sont-ils considérés comme littéraires, mais pas la notice de montage d’une étagère suédoise ? Pour répondre à ces questions, Pierre Emonot s’est donné le défi de condenser en une heure des centaines d’années d’histoire de la littérature, de l’Antiquité jusqu’à notre époque. En professeur passionné et amusant, il nous initie aux auteurs marquants de notre patrimoine. Venez découvrir pourquoi Jean-Jacques Rousseau détestait les fables de La Fontaine, pourquoi Germinal porte ce titre, ou comment Madame de Lafayette a révolutionné l’art du roman. Et bien plus ! Un seul-en-scène érudit et plein d’humour, qui laisse place aux traits d'esprit et aux beaux textes. Que vous aimiez la littérature, qu’elle vous intrigue ou que vous en ayez peur, Pierre Emonot saura vous donner le goût d’ouvrir un livre.

Un spectacle succès du festival d'Avignon 2025

Le Progrès : "Attention : talent !"

Le Dauphiné libéré : "Un artiste total qui promet"

(Description sur le site du festival off)

Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :

Si une histoire frappe à ta porte…

Bouquins

Je suis retourné voir Bouquins cette année au Petit Louvre. Pierre Emonot a pu ajouter 15 minutes au spectacle présenté en 2025, et le plaisir que j’avais eu à l’entendre n’en a été que plus intense ! Dans ce seul en scène Pierre Emonot met son érudition littéraire au service de tous. Réussir à présenter un panorama de la littérature avec ses différentes écoles stylistiques de l’antiquité à nos jours en 1h15, c’est déjà un exploit qui mérite d’être salué et témoigne d’un esprit de synthèse hors du commun. On perçoit l’énorme travail qui est derrière ce texte ciselé comme un bijou où chaque élément a été soupesé, réfléchi et choisi. Ecouter Pierre pendant ce seul en scène, c’est immédiatement se dire : c’est le professeur de français ou de Lettres que j’aurais tant aimé avoir pendant mes études ! Le professeur dont on a tous rêvé un jour ou l’autre en s’ennuyant en cours. Bouquins est en effet un cours magistral de par son érudition et le brio du comédien, mais bien plus que cela : c’est un cours qui passionne, qui fait rire, qui donne envie d’aller plus loin, d’en savoir plus… et pourquoi pas, à l’époque où les écrans de nos ordinateurs et smartphones accaparent beaucoup (trop) de notre temps, revenir aux bons vieux livres pour en faire nos compagnons de route. Car les bouquins demeurent étonnamment modernes comme en témoigne cette vidéo d’un espagnol sur You Tube (avec possibilité d’activer les sous-titres en français), et que je vous invite à visionner avant de poursuivre la lecture de ma critique du spectacle :

Popularlibros.com - BOOK - Versión completa

https://www.youtube.com/watch?v=iwPj0qgvfIs

Une partie de Bouquins traite des incipit : la première phrase d’un livre. Pierre nous donne ce conseil d’apprendre par cœur les incipit des œuvres les plus connues… pour briller en société ! Mais son propos est bien plus profond. Par exemple quand il nous parle du commencement du roman de Céline Voyage au bout de la nuit : Ça a débuté comme ça. Pierre nous démontre en quoi cette simple phrase est en fait tout un programme annonçant en microcosme l’essentiel de l’œuvre et de son style. Dans Mort à crédit : Nous voici encore seuls. Céline apprécie les formules brèves ! Apprendre des incipit par cœur cela fonctionne pour des œuvres écrites en français. Mais quid des œuvres traduites en français à partir d’une autre langue ? Cela ne fonctionne plus puisqu’il existe pour les œuvres majeures différentes traductions. Ainsi pour l’œuvre d’Homère je peux choisir d’apprendre l’incipit de l’Illiade et l’Odyssée dans la superbe traduction de Leconte de Lisle :

Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers.

Traduire ainsi le commencement de l’Illiade, c’est trahir l’intention d’Homère qui met en tête de son récit, donc en exergue, le mot colère

Et maintenant l’incipit de l’Odyssée :

Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie…

Pour rester chez Homère Pierre Emonot nous montre comment la poésie homérique est née de nécessités pratiques. Les aèdes, ceux qui déclamaient ces longs poèmes lors des veillées, des fêtes religieuses et des concours, devaient mémoriser ces textes. La versification était d’abord au service de la mémorisation alors que pour nous il s’agit essentiellement d’esthétique, de beauté de la langue. De même les épiclèses ou épithètes accolées aux noms des dieux ou des héros, pouvaient faire gagner quelques secondes à l’aède qui avait du mal à retrouver dans sa mémoire la suite du poème… Aurore aux doigts de rose, Achille aux pieds légers…

On pourrait aussi retenir les derniers mots d’une œuvre littéraire. Par exemple pour les Métamorphoses d’Ovide :

J’ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,

Ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.

Quand il veut, le jour qui n’a de droit

Que sur mon corps ! Qu’il finisse mon temps incertain de vie :

Immortel en ma meilleur partie, par-dessus les astres hauts

On me portera, mon nom sera ineffaçable ;

Partout où s’étend, sur les terres dominées, la puissance romaine,

La bouche du peuple me lira ; j’irai, connu, à travers siècles

Et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles d’un poète, je vivrai.

Ce magnifique épilogue des Métamorphoses témoigne du rapport étroit entre désir d’immortalité et littérature. Dans ce cas le dernier mot de la traduction de Marie Cosnay correspond bien au dernier mot latin du texte d’Ovide : vivam.

Dans Bouquins Pierre Emonot nous montre aussi l’importance du contexte historique, social et culturel pour comprendre une œuvre littéraire ou un style littéraire. Ecrivant cette critique quelques jours après avoir écouté Pierre, ma mémoire me fait forcément défaut, mais soyez assurés de ce que son spectacle contient de nombreuses pépites et trouvailles que je n’ai pas signalées dans cette critique… Mon père Gilles a été bouquiniste sur le marché d’Aix-en-Provence pendant des années, j’ai grandi au milieu des livres, et je suis donc d’autant plus sensible au talent et à l’humour que Pierre Emonot a mis au service de son amour de la littérature dans Bouquins, spectacle qui pourrait bien durer deux heures sans une seule minute d’ennui ! J’espère que Pierre pourra présenter lors du prochain festival une version encore plus longue !

En résumé Bouquins est un spectacle drôle et érudit qui devrait être déclaré d’utilité publique ! Je rappelle qu’en latin le mot livre (liber) et le mot liberté (libertas) commencent de la même manière, comme pour signifier que lire c’est commencer à être libre. La culture est toujours source de liberté. C’est à ce titre qu’elle est précieuse.

En bonus pour ceux qui voudraient lire un livre absolument passionnant sur les « bouquins » et leur histoire, je recommande vivement l’œuvre de l’espagnole Irène Vallejo au titre tellement évocateur :

L’infini dans un roseau – L’invention des livres dans l’Antiquité

(Les Belles Lettres, 2021, 501 pages).

 

 

 


SI UNE HISTOIRE FRAPPE A TA PORTE...

 

SI UNE HISTOIRE FRAPPE A TA PORTE…

N’ayons pas peur d’écrire !

Festival off d’Avignon – 2026

Au coin de la lune – Luna théâtres / 13h

Texte : David Guez, Thibaud Guillon-Marchi et Edouard Eftimakis

Compagnie Sans Roi

À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ?

Un jeune auteur en manque d’inspiration se pose la question et commence une enquête à travers le temps. Sur sa route, il croisera entre autres Boris Vian, George Sand, Shakespeare… Il ira jusqu’à l’antiquité grecque… Jusqu’à la grotte Chauvet.

Dix mille ans d'histoire. Dix auteurs. Dix époques. Il pose une question simple : « Comment faites-vous pour écrire une nouvelle histoire ? »

"Le plaisir de la troupe et l’intelligence du propos nous entraînent totalement. Loin d’être didactique, Si une histoire frappe à ta porte… nous donne envie de relire des classiques, et de louer et applaudir celles et ceux qui arrivent toujours à créer… même si tout a déjà été dit." - Cult.news

"Ce trio truculent évolue dans un décor épuré et embarque dès le début le public dans leur aventure où le respect côtoie l’impertinence." - La Dépêche

"L’adresse, la complicité et la justesse du trio embarquent sans relâche le public. (...) Un hommage ludique et pertinent à la transmission éternelle des histoires." - Théâtral Magazine

(Description sur le site du Festival off)

Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :

Si une histoire frappe à ta porte…

Bouquins

Je les ai revus cette année avec toujours autant de plaisir, et même un plaisir augmenté ! L’an dernier je n’avais pas eu le temps d’écrire une critique de ces spectacles, je m’y mets cette année ! Je commence par Si une histoire frappe à porte… un spectacle à la fois culturel et désopilant (on rit beaucoup !), conduit sur un rythme trépidant par un trio (David, Thibaud et Edouard) décidément très doué et inspiré ! Un véritable coup de cœur pour le fils de bouquiniste que je suis. Tout part du blocage d’un écrivain en herbe devant sa machine à écrire : page blanche, manque d’inspiration et surtout découragement et démotivation en pensant aux grands écrivains du passé… À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ? Dieu a écrit une super histoire avec les premiers chapitres de la Genèse… et pourtant il y a un serpent qui parle dedans. Mais notre écrivain débutant est obsédé par la question de la nouveauté ! Le mot histoire en grec signifie « enquête ». C’est donc une enquête auprès des grands génies (10 auteurs) qui le paralysent qui va débuter pour lui en commençant par Boris Vian et en remontant jusqu’à l’antiquité grecque ! Une enquête menée tambour battant avec beaucoup d’humour, de la musique, du chant et une overdose d’énergie sur scène. Le spectateur se cultivera donc dans la joie et la bonne humeur (on apprend l’air de rien pas mal de choses dans ce voyage littéraire) guidé par le trio de la Compagnie San Roi. Mais ce spectacle n’est pas d’abord un cours de littérature. Il veut nous faire entrer dans le mystère de l’acte d’écrire une histoire. L’enquête révèle que les grands auteurs littéraires restent et demeurent des hommes comme nous, en chair et en os (et des femmes qui se cachent sous un pseudonyme comme George Sand ou qui se veulent extrêmement discrètes comme Madame de La Fayette). Nous n’avons pas affaire avec eux à des dieux… Que l’on pense à la manière avec laquelle Shakespeare nous est présenté… L’enquête révèle surtout une filiation, une tradition littéraire… Les grands auteurs que nous vénérons ont puisé leur inspiration chez leur prédécesseurs… Ils n’ont pas tout inventé ex nihilo comme le Dieu créateur de la Genèse au commencement… L’enquête de Si une histoire frappe à ta porte… montre donc une continuité. Et si la vraie question n’était pas : Comment écrire une histoire nouvelle ? mais plutôt : Comment écrire des histoires déjà racontées mais d’une manière nouvelle, dans un style qui soit unique, dans un style qui soit le mien ? Si tous les écrivains sont incarnés sur scène dans un face à face avec l’écrivain débutant qui les interroge, un seul échappe à cette règle : c’est Dante dont on ne voit pas le visage, on n’entend que sa voix, il est suggéré simplement par la lumière d’une torche. Et c’est lui qui va nous faire descendre aux enfers en sa compagnie pour nous inviter à rencontrer deux des trois grands auteurs tragiques de la Grèce antique, Eschyle et Sophocle qui, même dans le royaume d’Hadès, continuent leur éternelle querelle sur qui est le meilleur, qui a le meilleur style etc. Comme quoi le génie littéraire ne va pas toujours de pair avec l’humilité et la faculté de reconnaître le génie chez les autres ! La vanité n’épargne pas les grands génies ! Ce moment passé en compagnie de Dante est plein de poésie et de mystère, on y entend avec plaisir la langue italienne (et pas seulement l’incipit de La divine comédie ! Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue). Il s’agit aussi d’un clin d’œil à deux passages de la littérature antique.

Le premier dans l’Odyssée d’Homère : La Nekuia ou Nekyia (du grec ancien Νέκυια, de νέκυς / nékus/nékys, « le mort, le cadavre ») est un rituel sacrificiel lié à la mythologie grecque et ayant pour but d’invoquer les morts dans un nécromantéion. C’est aussi en particulier le titre donné au chant XI de l’Odyssée relatant l’invocation du défunt devin Tirésias par Ulysse qui, cherchant désespérément à rentrer à Ithaque, reçoit de Circé le conseil d’aller consulter le devin thébain à propos de l’avenir de son périple… Tirésias étant mort, Circé initie Ulysse aux secrets d’un rituel qui lui permettra de communiquer avec lui malgré tout. Il ne faut pas confondre la Nekuia avec une catabase, qui désigne la descente aux Enfers de dieux et de héros (Wikipédia)

Le second dans l’Enéide (Livre VI) de Virgile où il s’agit cette fois d’une catabase.

Un seul regret dans cette magnifique enquête littéraire… l’absence de la littérature antique latine… Virgile ? Ovide ? Ou pourquoi pas Juvénal ou Martial ? Si une histoire frappe à ta porte… n’en demeure pas moins un excellent spectacle débordant d’une énergie incroyable, une superbe déclaration d’amour à la littérature ! David, Thibaud et Edouard nous donnent envie de lire. C’est suite à leur spectacle que j’ai acheté La divine comédie. Il me reste maintenant à m’y plonger ! David, Thibaud et Edouard nous donnent, pourquoi pas, envie d’écrire… Ils ont bien écrit ce spectacle…. Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas vous ? A la fin du spectacle l’écrivain débutant, au terme de ce voyage initiatique dans le temps, comprends que l’essentiel, c’est de s’y mettre. La « nouveauté » qu’il recherchait tant dans le contenu, n’est-ce pas d’abord lui-même ? C’est une histoire nouvelle parce que c’est moi qui l’ai écrite… et que je suis unique en tant que personne humaine.

A la sortie du spectacle les comédiens m’ont offert un marque-page avec une citation de Paul Valéry qui m’a intrigué… Je suis allé faire une recherche sur Internet, et la voici dans son contexte plus large :

Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles. Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.

Paul Valéry, Variétés II, La Petite Lettre sur les Mythes (1930), pp. 243-258