dimanche 5 juillet 2026

ANEANTIS (Sarah Kane)

 

ANÉANTIS / « BLASTED »

Dieu en enfer

Festival off d’Avignon – 2026

Chapeau rouge théâtre / 12h50

Texte : Sarah Kane

Mise en scène : Olivier Sanquer

Collectif Nacéo

Anéantis (« Blasted ») est la première pièce de Sarah Kane, montée en janvier 1995. Quoique louée par de grands noms, tels Edward Bond et Harold Pinter, l'œuvre est vilipendée par la critique. Les médias influents n’y voient « rien d’autre qu’une ingénieuse galerie des horreurs visant à choquer et rien de plus » (Evening Standard, 19.1.1995), « une œuvre d’un clinquant facile, dépourvue de toute idée autre que le désir adolescent de choquer » (Daily Telegraph, 20.1.1995). Le scandale est tel qu'il est sérieusement envisagé de réintroduire la censure.

La pièce relate l'histoire de Ian et de Cate, une histoire d’amour doublée d’une aliénation profonde. Ian, journaliste en proie à l’alcoolisme, se rend avec la jeune femme dans un hôtel. Dans sa soif de possession, il exerce sur elle une violence barbare. Mais les rôles sont bientôt inversés lorsqu’une guerre civile éclate et qu'un soldat fait irruption dans la chambre.

Trente ans après ses débuts houleux, la pièce s'est hissée au rang de classique du théâtre contemporain, montée dans les lieux les plus prestigieux d'Europe. La version de Nacéo se distingue par une lecture revenant aux principes fondamentaux du mouvement "in yer face" : l'action doit se dérouler ici, maintenant, de sorte à être ancrée dans la réalité de 2026 et à décupler l'impact et la résonance de la pièce sur la société actuelle.

(Présentation du spectacle sur le site du Festival off).

Lors de la dernière édition du festival off (2025) le collectif Nacéo avait présenté au public dans le théâtre intimiste du Chapeau rouge une pièce de Denis Kelly Orphelins. Avec Anéantis de Sarah Kane le théâtre « in yer face » dont Olivier Sanquer a fait sa marque de fabrique pour les créations de la compagnie Nacéo monte encore d’un cran en intensité et en violence. A la fin du spectacle le public est véritablement anéanti. Si tel était le but de Nacéo, c’est parfaitement réussi… Pendant 1h10 nous sommes entraînés dans la spirale dévastatrice du mal dans son intensité paroxystique… Ce spectacle n’est pas fait pour tous les yeux ni adapté à tous les cœurs… Sarah Kane ne fait pas du théâtre pour plaire. Il ne s’agit pas davantage d’une pure provocation comme on peut en trouver dans un certain type de théâtre contemporain « conceptuel ». Il y a bien derrière cette explosion de violence et de perversion une réflexion philosophique et même théologique. On pourrait penser que le personnage de Ian, le premier à apparaitre sur scène, est une caricature vivante, une incarnation humaine de la déchéance absolue et du mal… mais le dénouement de la pièce nous fait éprouver à son égard une forme de pitié. Ce journaliste ne peut pas se passer de l’alcool ni des cigarettes ni du sexe. Il semble être devenu l’esclave de ses pulsions, de ses désirs. Par son addiction à l’alcool et au tabac il se tue sciemment à petit feu. Il assume pleinement cette forme de suicide à retardement. Ian habille du grand mot d’amour la pulsion sexuelle primaire qui est la sienne et qui va le conduire à abuser à plusieurs reprises de Cate à laquelle il ne cesse pourtant de dire « je t’aime ». Cette perversion de l’amour détruit. Pas de réciprocité, pas de liberté. Ian incarne le machisme dans ce qu’il a de plus redoutable. Mais sa psychologie nous conduit bien au-delà de ce portrait déjà détestable. Il incarne dans sa personnalité ce que Nietzsche décrivait comme les forces réactives : celles « qui ne peuvent déployer leurs effets dans le monde sans nier, sans mutiler d’autres forces. Elles ne peuvent se déployer qu’en s’opposant à d’autres forces » (Luc Ferry). Ian affirme sa masculinité en violant Cate au nom de l’amour. Il ne peut exister qu’en s’opposant aux autres : les noirs, les immigrés et les homosexuels. Cate incarne dans cette descente aux enfers une certaine lumière d’humanité, une résistance salutaire, une affirmation de liberté. Elle refuse de se livrer à la violence sexuelle de Ian, elle refuse de pactiser avec son racisme et son homophobie. Cette descente aux enfers (en enfer ?) se déroule sous un crucifix, mis en valeur à certains moments par l’éclairage projeté sur lui. Peu de chambres d’hôtel en Europe sont aujourd’hui ornées d’un symbole religieux comme le crucifix. Le choix d’Olivier Sanquer n’est pas un simple caprice de sa part (même si l’on retrouve le crucifix dans beaucoup de ses mises en scène) : il est en cohérence avec le texte de Sarah Kane. En effet depuis que l’homme pense, la question du mal, du péché, est inséparable de la question de Dieu. Des théologiens comme Leibniz ont même composé des théodicées, c’est-à-dire des justifications de Dieu par rapport à l’existence du mal dans le monde créé. Pour certains le mal a pour conséquence logique l’athéisme, la négation de Dieu. Sarah Kane (1971-1999) a été éduquée dans le christianisme évangélique puis a ensuite « perdu » la foi. Le sommet de cette pièce est à mon sens proprement théologique. C’est en référence à ce sommet qu’Anéantis est bien plus qu’une simple séance de torture malsaine pour le public… Ce sommet c’est le cri de foi (je crois en Dieu) que lance Kate à la face de Ian, proclamant son athéisme : pour elle Dieu est nécessaire pour ne pas sombrer dans l’absurde. Si bien que dans Anéantis ce qui dans la théologie classique était un argument contre l’existence de Dieu auquel il fallait répondre par une justification s’inverse. C’est parce que le mal existe que Dieu existe nécessairement. Cette surabondance de mal, de violence, de folie peut-être, appelle une surabondance d’amour, une transcendance qui peut sauver l’homme de l’enfer qu’il est capable de créer lui-même sur cette terre. On peut ainsi interpréter la présence lumineuse du crucifix de bien des manières : Dieu laisse faire, il regarde le spectacle du monde s’en allant vers sa perdition sans intervenir et on peut alors l’accuser de complicité … Ou bien Dieu en Jésus crucifié souffre de nos propres violences. Ian par son comportement crucifie à nouveau Jésus. Et si le titre français de la pièce Anéantis n’incluait pas seulement les protagonistes humains mais aussi Jésus lui-même, donc Dieu ? Ecoutons saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Dans l’enfer d’Anéantis subsiste cependant la lumière qui pousse Cate à vouloir sauver à tout prix un bébé dans un contexte de guerre civile. L’irruption du soldat dans la chambre d’hôtel transforme le duo homme/femme en duo homme/homme… La domination brutale d’un homme sur une femme laisse la place à une domination tout aussi brutale de l’homme soldat sur l’homme journaliste… Et ajoute encore de l’horreur à l’horreur… Le duo devient trio. Un trio presque infernal dans lequel seule Cate reflète la lumière du crucifié, celle de l’amour véritable, ne serait-ce que pour ce bébé. Or quelle est la grande révélation du crucifié ? Celle de la sainte Trinité : Dieu est amour. Il est Père, Fils et Esprit. Et c’est cette révélation qui peut sauver l’humanité de la spirale de déshumanisation que nous lance à la figure Sarah Kane sans prendre aucune précaution, dans une crudité/cruauté dérangeante. On pourrait aussi mentionner la correspondance pleine de sens entre la guerre civile à l’extérieur de la chambre d’hôtel et la guerre psychologique entre Ian et Cate, entre le soldat et Ian, guerre des passions, des pulsions et des désirs… des égos emprisonnés en eux-mêmes et fermés à l’altérité. Guerre qui désintègre l’homme aux antipodes de la sagesse grecque prônant la belle maitrise de soi et de la sagesse du Crucifié nous demandant d’aimer notre prochain comme nous-mêmes…

Anéantis me fait irrésistiblement penser à une profonde remarque du pape Jean-Paul II, lui-même artiste, dans la lettre qu’il adressa aux artistes en 1999 :

Lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption (n°10).

C’est dans cet esprit que j’ai vécu l’expérience forte d’Anéantis, non pas comme une sordide complaisance dans l’étalage malsain d’une humanité malade et détraquée, mais comme la profession de foi que Dieu est présent malgré l’enfer que nous sommes capables de créer.

En guise d’ouverture je citerai deux passages du Nouveau Testament auxquels j’ai pensé en réfléchissant à la marque qu’a laissée en mon être intérieur l’expérience éprouvante de ce spectacle. Comme le disait avec justesse Ian/Axel à la fin de la représentation, c’est un spectacle qui n’est pas fait pour plaire mais qui à coup sûr nous marque profondément !

Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé. Ainsi, de même que le péché a régné par la mort, de même la grâce règne par la justice pour la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur.

Saint Paul, lettre aux Romains, chapitre 5

Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.

Saint Paul, lettre aux Galates, chapitre 3

 

 


lundi 28 juillet 2025

ROBERTO ZUCCO (Koltès)

 


ROBERTO ZUCCO

L’énergie du désespoir

Festival Off d’Avignon – 2025

Théâtre du Girasole / 22h30

Texte : Bernard-Marie Koltès

Mise en scène : Rose Noël

Le collectif 13

Une nuit, Roberto Zucco s’évade de la prison dans laquelle il a été́ incarcéré́ pour le meurtre de son père. Il va alors mener une cavale délirante où il y fera plusieurs rencontres, toutes illustratrices de la quête d’identité de l’Homme. Alors qu’il est sans cesse traqué par les inspecteurs, son visage d’ange ne fera qu’intriguer : « Comment un garçon si beau peut-il agir ainsi ? ». Inspiré du véritable fait divers, Roberto Zucco parle de la violence qui dort en chacun de nous et questionne notre propre rapport à celle-ci. Zucco, c'est un anti-héros, s’évadant de toutes les prisons physiques et mentales de notre société, qui sous couvert de normalité, devient elle-même carcérale.

Qui sommes-nous ? Quelle place trouver dans notre société́ ? Quelle est notre part de liberté́ ? Comment répondre à notre soif de désir ? Les mots de Koltès tentent d’y répondre. Cette histoire est une épopée que le personnage de Zucco, ainsi que ses rencontres, traversent avec violence, poésie, peur, et désir. (Programme du Off)

La dernière pièce de Koltès, écrite en 1988, un an avant sa mort à cause du sida, et créée en 1990, s’inspire d’un fait réel : l’histoire du tueur en série italien Roberto Succo (1962-1988). Elle a suscité en France une polémique au moment de sa création, les faits étant encore récents.

Le Collectif 13 fait jouer 12 comédiens et musiciens sur la vaste scène du théâtre du Girasole dans une mise en scène remarquable de Rose Noël. Malgré la multitude des comédiens deux personnages sont au centre de l’action : bien sûr Roberto Zucco lui-même et une jeune fille, la gamine, qui est amoureuse de lui, et part à sa recherche dans le « petit Chicago ». Un point commun les lie : un rapport difficile à la famille que ce soient les parents, les frères ou les sœurs. Pour Roberto comme pour la « gamine » la famille est une espèce de prison qui les prive de leur liberté. Ce sont donc deux révoltés qui se rencontrent et s’attirent comme des aimants. L’entrée dans le spectacle est fort originale et le public est invité à monter sur scène pour danser et à participer à l’action qui initie le récit de « la cavale délirante » de Roberto. La mise en scène fait se succéder une série de tableaux avec des intermèdes musicaux de très grande qualité dans lesquels la langue italienne n’est pas oubliée, ce qui ne gâche rien, bien au contraire ! Une fois le prologue achevé le premier tableau est saisissant. Deux gardiens de prison dont les torches sont l’unique source de lumière se déplacent et occupent tout l’espace du théâtre sans omettre les côtés de la partie spectateurs, ce qui crée un effet magique et inclusif. Ils assistent, impuissants, à l’évasion de Roberto qui tel un nouveau Spiderman semble suspendu au plafond du théâtre. Remarquable performance du comédien Axel Granberger qui se fait acrobate et nous émerveille. La mise en scène utilise avec génie non seulement tout l’espace du théâtre mais aussi l’extérieur en faisant passer par les portes de gauche et de droite les comédiens, apparaissant et disparaissant au gré de l’action. Cette mise en scène forte et convaincante est donc très dynamique même si elle sait aussi utiliser les symboles, comme la cage dans laquelle Roberto est enfermé dans le tableau final ou encore les vêtements suspendus. Cette pièce nous parle de l’oppression que nous pouvons parfois ressentir et du désir de liberté qui habite le cœur de tout homme. Elle nous parle aussi d’une psyché humaine qui fait d’un beau jeune homme un tueur en série allant jusqu’à exécuter son père et sa mère. Elle nous montre ce déferlement de violence dont est capable un homme traqué, poursuivi, à l’instar d’une bête poursuivie par des chiens et des chasseurs. Elle nous montre avec sobriété comment la violence engendre la violence dans une spirale mortifère. Il y a bien sûr la violence du tueur mais celle, psychologique, exercée par la famille, n’en est pas moins bien palpable. Rose Noël a su traiter un thème sombre à la manière d’une fête. Ce drame a des allures de bacchanales et Roberto tel un Dionysos contemporain entraîne dans son thiase les personnes qui gravitent autour de lui jusqu’au dénouement de l’action. La performance du rôle-titre (Axel Granberger) est époustouflante de vitalité et d’énergie.

Bref il s’agit d’une remarquable interprétation et mise en scène de l’ultime pièce de Koltès par le Collectif 13 qui en fait un équivalent contemporain des grandes tragédies antiques dans le style de Sénèque.

 

 

 


LA METAMORPHOSE (Kafka)

 


LA METAMORPHOSE

Sublime métamorphose

Festival Off d’Avignon – 2025

Théâtre Transversal / 19h40

Texte : d’après Franz Kafka

Mise en scène : Stéphanie Slimani

La divine usine

Un Kafka organique et puissant qui invite le spectateur à un voyage sensoriel.

 

La Métamorphose de Franz Kafka, publiée en 1915, est une des œuvres les plus célèbres de l’auteur. La nouvelle décrit les mésaventures de Gregor Samsa, un représentant de commerce, qui se réveille un matin transformé en un monstrueux insecte. En retard pour son travail, il tente malgré tout de se préparer mais ne parvient pas à sortir de son lit. Ses parents et sa sœur vont découvrir avec horreur son nouvel état d’animal. Seul en scène, Killian Chapput incarne Grégor Samsa. Seul mais accompagné, nimbé, de voix off et de sons hypnotiques.
De la même manière que l’enfant est fasciné par l’observation des fourmis, le spectateur est convié à observer la transformation du personnage. Sur scène, un simple lit. Il est le centre du plateau, le centre d’une spirale parfaite qui guidera l’ensemble de la scénographie. Une valise posée et, abandonnés au sol, quelques vêtements. Une scénographie volontairement dépouillée, laissant toute la place au corps et au mouvement. Une voix féminine, au timbre profond, accompagne le spectateur. Elle se fait entomologiste. Sa froideur clinique tempère le corps puissant et transpirant de Grégor. Autant que la voix et le texte, la création sonore joue un rôle fondamental et forme le dernier partenaire de ce trio.
Dans cette création de théâtre visuel, voix, sons et corps s’écoutent, se répondent et vibrent de concert. La bande son, d’un seul tenant, oblige le comédien-danseur a une immédiateté, à une intensité folle et une rigueur de jeu millimétrée. Librement adaptée, les axes retenus pour approcher la nouvelle de Kafka ont été l’aliénation au travail, l’enfermement, l’altérité et l’animalité chez l’homme. Des thématiques qui restent puissamment contemporaines. Il en ressort une création sombre et puissante, qui invite le spectateur à un voyage sensoriel.
La Métamorphose a reçu l’Avignon Award 2023 dans la catégorie danse. (Programme du Off)

 

Celui qui a magnifié d’une manière divine et absolue la notion de métamorphose c’est le génial poète latin Ovide (43 av. JC- 17) qui, dans son chef d’œuvre Les métamorphoses, nous a légué un monument immortel de la littérature latine antique. Le titre de la nouvelle de Kafka, au singulier, la situe dans cet héritage glorieux. Ecoutons l’ouverture des Métamorphoses d’Ovide :

 

Je veux dire l’histoire et les métamorphoses des formes et des corps. Dieux, c’est votre œuvre aussi : Inspirez mon poème et guidez-en le fil de l’aurore du monde au matin d’aujourd’hui !

 

Ecoutons maintenant le commencement de la nouvelle de Kafka :

 

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux. « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve.

 

Dès les premiers instants de la pièce, dont le décor dépouillé se limite à un lit placé au centre de la scène, le spectateur pressent qu’il va vivre un moment inoubliable de théâtre. Killian Chapput, le comédien-danseur, nous livre du début jusqu’à la fin une performance époustouflante de virtuosité corporelle, donc mentale. Magnifiquement servi par la mise en scène de Stéphanie Slimani, il nous fait assister à la métamorphose de son corps humain en un corps d’insecte. Ce faisant le comédien se fait magicien. Il exerce sur les spectateurs une fascination qui requiert leur absolue attention. A l’image du visuel choisi pour ce spectacle hors-normes la beauté nous saisit, la beauté d’un corps humain en acte de métamorphose. Mais surtout la beauté de la maîtrise parfaite du corps par l’esprit de Killian, la beauté de l’alliance corps-esprit. On a oublié depuis longtemps le représentant de commerce et on se croit transporté dans le monde d’Ovide, celui précisément de la mythologie grecque. Gregor Samsa devient un Apollon qui se transforme en animal avec une magnificence éblouissante. Le visuel du spectacle nous en offre un instantané : il s’agit en effet d’une simple photo prise pendant l’action de la métamorphose, une photo d’une grande qualité qui nous fait penser à une peinture du Caravage. Dans cette photo Gregor / Killian ressemble au Christ de la Passion, et l’expressivité de son visage et de son regard en dit long sur son talent de comédien. Une voix féminine, au timbre profond, accompagne le spectateur. Elle se fait entomologiste. Régulièrement cette voix proclame un mot latin en rapport avec la métamorphose du corps humain en un corps d’insecte… Clin d’œil volontaire à Ovide ou simple rappel de l’utilisation de la langue latine par les entomologistes ? Il est fort probable que pour sa nouvelle Kafka se soit inspiré en particulier de l’une des métamorphoses décrites par Ovide, celle de la fileuse Arachné en araignée pour la punir de s’être vantée d’égaler Minerve dans l’art de filer la laine. C’est par cette métamorphose racontée par la déesse elle-même qu’Ovide ouvre le livre VI de ses Métamorphoses. Frappée violemment par Minerve, Arachné veut se suicider en se pendant. Prise de « pitié » la déesse la transforme finalement en araignée :

 

Puis Minerve part en l’arrosant de sucs d’herbe d’Hécate. Sitôt qu’ils sont touchés par ce présent funeste, elle perd ses cheveux, son nez et ses oreilles, sa tête se réduit, tout son corps s’étrécit, de maigres bras se lient en jambes à ses flancs, le reste n’est que ventre. Elle en tire pourtant du fil, et tisse encor, araignée, comme hier.

 

Du point de vue philosophique la métamorphose de Gregor se traduit en enfermement, en isolement. Sa chambre se transforme en prison. Il est séparé des siens, comme enfermé dans un corps qui n’est plus le sien sans cesser toutefois de lui appartenir. Le déchirement corps animal / esprit humain rompt toute relation avec le monde extérieur et rompt l’harmonie constitutive de la personne humaine. Le paradoxe de cette pièce de théâtre se situe précisément ici : c’est grâce à une parfaite maitrise du corps par l’esprit que Killian nous donne à voir le drame de Gregor, celui de la désintégration de son unité personnelle par la métamorphose en insecte. Ce spectacle époustouflant et inoubliable est une production de la Divine Usine qui porte admirablement bien son nom : le jeu de Killian Chapput n’est-il pas divin ?


dimanche 27 juillet 2025

POUR UN OUI OU POUR UN NON (Sarraute)

 


POUR UN OUI OU POUR UN NON

L’amitié à l’épreuve du langage

Festival Off d’Avignon – 2025

Théâtre du Cabestan / 10h

Texte : Nathalie Sarraute

Mise en scène : Bruno Dairou

La compagnie des perspectives

Comment faire basculer une amitié en un instant, pour presque rien, un mot, une intonation ?

“Pour un oui ou pour un non” est un chef-d’œuvre de Nathalie Sarraute : deux amis proches, pour une expression maladroitement employée, déclenchent une guerre qui met en cause leur amitié, leur partage, leur complicité. Les mots se chargent de comique, de tragique, de ridicule et d’absurde pour aboutir à un échange verbal qui fait de ce texte une tragi-comédie contemporaine unique. (Programme du Off)

Pour un oui ou pour un non est la pièce de théâtre la plus jouée de Nathalie Sarraute (1900-1999). Elle fut créée en 1981 et publiée en 1982. Nathalie Sarraute reçut en 1987 le Molière de l’auteur francophone pour cette pièce.

Pour un oui ou pour un non aborde des thèmes essentiels de notre vie humaine tels que l’amitié et le langage. La pièce nous confronte à la fragilité d’une relation que l’on estime généralement être l’une des plus solides et des plus belles que nous puissions expérimenter : l’amitié, ici entre deux hommes. Il suffit en effet d’une parole, et surtout d’une certaine manière de la prononcer, d’une intonation, d’un silence entre deux mots, pour tout remettre en question… Le langage humain a ce double pouvoir : créer de la communion, de l’échange, du dialogue, ou bien séparer, éloigner, établir des barrières. Personne ne nous a donné le mode d’emploi du langage, et chacun de nous doit se débrouiller comme il le peut avec cet outil ambigu. Ce que nous pensons vouloir exprimer peut être perçu par l’autre d’une manière radicalement différente. Et puis le langage humain n’est pas seulement affaire de raison, nous ne pouvons pas en avoir le contrôle à 100%, il y entre aussi beaucoup d’émotions et d’inconscient. C’est tout cela que nous ressentons dans la magnifique pièce de Nathalie Sarraute. Le fil rouge du langage ouvre au fur et à mesure du jeu des deux comédiens, Pablo Chevalier et Josselin Girard, de nouvelles perspectives de réflexion. Une amitié peut-elle exister et se maintenir vivante entre deux hommes aux conditions sociales différentes, aux visions de l’existence divergentes ? Amitié et différences sont-elles compatibles ? Celui qui s’éloigne de son ami en raison de la simple phrase « C’est bien… ça » prononcée, d’après lui, avec condescendance est un poète, un marginal, alors que son ami semble être un bourgeois bien installé dans la vie avec femme et enfants… Ici pas d’alliance possible entre le bourgeois et le bohème. Celui qui se fâche contre son ami a visiblement un besoin viscéral de reconnaissance alors que son ami rayonne simplement le bonheur de son existence. La pièce de Nathalie Sarraute nous parle aussi de susceptibilité, de jalousie et d’envie. Celui qui se sent maltraité peut ainsi s’absoudre pour sa jalousie rentrée en invoquant la condescendance de l’ami heureux. Cela évoque une sentence du livre de Qohèleth dans l’Ancien Testament : Je vois que tout travail et toute réussite ne sont que jalousie de l’un pour l’autre. Illusion, tout cela est illusion et poursuite de vent (4, 4).

Le fil rouge n’en demeure pas moins à mon sens celui du langage. Pour un oui ou pour un non met en évidence une certaine incommunicabilité entre humains, une souffrance de ne pouvoir communiquer entre nous en vérité. Est-ce, pour citer à nouveau Qohèleth, parce que Dieu a fait l’homme simple mais que l’homme aime les complications ? (7, 29). Même si cela n’est pas dit, on a l’impression que cette incommunicabilité, même entre amis, provient d’un mal profond qui a son origine dans le cœur de l’homme. Nous utilisons le langage à la manière d’un malade qui utilise, comme il le peut et de manière très limitée, les capacités de son corps. Il peut ressortir de la pièce de Sarraute la question philosophique suivante, au-delà de celle de la possibilité même d’une amitié durable : Pouvons-nous utiliser le don du langage pour communiquer en vérité entre nous et dialoguer sans nous offenser mutuellement, si préalablement nous ne guérissons pas notre cœur malade ? Comment ne pas penser dans ce contexte à la parole radicale de Jésus que nous trouvons dans l’Evangile selon saint Matthieu ? Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. (5, 37)

Avec Dans la solitude des champs de coton (Koltès) la Compagnie des Perspectives nous offre au théâtre du Cabestan deux grands moments de théâtre qui ont pour point commun l’incommunicabilité entre deux personnes, dans un cas des personnes qui ne se connaissent pas (Koltès) et dans la pièce de Sarraute des amis. Le metteur en scène Bruno Dairou a su avec talent mettre en valeur ces deux beaux textes. Le jeu des comédiens de Pour un oui ou pour un non est excellent et convaincant. Le spectateur sort comblé de la salle car Pablo Chevalier et Josselin Girard ont su nous communiquer avec brio leur passion pour cette pièce nous parlant d’un bout à l’autre de la grande difficulté que nous avons à communiquer entre nous ! Paradoxe et privilège du théâtre ?

 

 


samedi 19 juillet 2025

Dans la solitude des champs de coton (Koltès)

 


DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON

« Le rien qui est entre nous »

Festival Off d’Avignon – 2025

Théâtre du Cabestan / 11h 10

Texte : Bernard-Marie Koltès

Mise en scène : Bruno Dairou

La compagnie des perspectives

Un face-à-face intense où désir et peur s’entrelacent dans un duel verbal à la tension palpable.

 

Succès du off 2007-2008-2009. La pièce la plus connue de Bernard-Marie Koltès, la célèbre confrontation entre le dealer et le client avec pour marchandise : le Désir. Et toute la progression dramatique de la pièce tient à l'obscurité de ce désir, formé de toutes les envies, entrevues, approchées, cernées mais jamais nommées, débouchant sur une quête mais aussi sur une peur de l'autre qui rendent cette pièce unique dans le théâtre contemporain. Cela permet aux deux comédiens de souligner aussi bien la complexité des personnages que la légèreté, voire l'humour, qui empreint en permanence ce dialogue étincelant.

(Programme du Off)

 

Pablo Chevalier dans le rôle du dealer et Cédric Daniélo dans celui du client nous offrent une superbe interprétation de ce texte ô combien magnifique, mais difficile, de Bernard-Marie Koltès (1948-1989). Un moment de grand théâtre comme on l’aime !

 

J’ai découvert avec beaucoup d’émotion le style littéraire de Koltès dont la beauté va de pair avec la sobriété, le caractère incisif et vif, l’art de la formule ciselée qui confine parfois avec l’aphorisme. Cette pièce de Koltès (1985-1986) mérite donc amplement son succès de par sa qualité littéraire et son originalité. La pièce est essentiellement construite comme une suite de longs monologues qui se raccourcissent vers la fin pour se transformer en ce qui se rapprocherait davantage d’un dialogue : 18 prises de parole pour le dealer qui ouvre le feu et 18 pour le client qui clôt la pièce avec cette question : Alors, quelle arme ?

 

La mise en scène de Bruno Dairou ajoute au prologue de Koltès la liste des sept péchés capitaux, puis vient le prologue qui propose à la lecture du spectateur la définition de ce que c’est qu’un deal. Même si les deux personnages de cette rencontre nocturne sont d’une part un dealer et de l’autre un client, il ne s’agit pas ici de drogue mais bien d’une réflexion philosophique sur le désir. Le cadre spatial et temporel est bien défini par une formule que nous trouvons dans la bouche du client : l’infinie solitude de cette heure et de ce lieu qui ne sont ni une heure ni un lieu définissables… Solitude du crépuscule dans un milieu urbain. Solitude extérieure qui renvoie à la solitude intérieure des deux hommes. Le texte de Koltès nous installe d’emblée dans l’étrangeté du langage (quel dealer parlerait dans la réalité comme ce dealer ?) qui provoque une tension allant croissant jusqu’à la fin, la tension qui est celle des « ténèbres des hommes qui s’abordent dans la nuit ». Dans cette rencontre on ne sait pas lequel des deux se rapproche en premier de l’autre. La violence se contient en permanence dans l’expression verbale même si le dealer affirme que « deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité ». A cette violence sourde s’ajoutent les motifs de la peur et de la fuite. Dans une formule inaugurale saisissante le dealer installe le motif du désir au cœur de cette rencontre : « J’ai ce qu’il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi », comme si l’homme était réduit à n’être qu’un désir. Plus loin le dealer précise : « Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir ». Cela pourrait nous faire penser à la réflexion de Qohélet, le sage de l’Ancien Testament, qui ose dire : Pensez à un homme qui engendre cent fois. Il vit longtemps des jours nombreux, des années nombreuses et rien ne comble son désir. Il n’aura même pas de tombe, je dis que l’avorton est plus heureux que lui (6, 3). Le dealer, lui, prétend combler l’abîme du désir… ce à quoi répond le client : « Vous n’êtes pas là pour satisfaire des désirs… Vous êtes pauvre, et vous êtes ici non par goût mais par pauvreté, nécessité et ignorance ». Koltès en partant de la relation commerciale, qu’elle soit licite ou illicite, montre que la différence entre le vendeur et l’acheteur n’est pas si nette que cela du point de vue du désir : « La seule frontière qui existe est celle entre l’acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous deux possédant le désir et l’objet du désir, à la fois creux et saillie ». Dans ce jeu du chat et de la souris le client est celui qui aime à dire « non » tandis que le dealer ne sait dire que « oui ». Accolé à ce fil rouge conducteur du désir, nous trouvons dans la pièce de Koltès une importance particulière accordée au regard (En toute fin de compte n’existe que le fait que vous m’avez regardé et que j’ai intercepté ce regard ou l’inverse) et au toucher (J’avais posé ma main sur votre bras par pure curiosité), l’importance du langage corporel entre humains, entre ces deux inconnus qui se croisent et se dévisagent dans la nuit, incapables de se frapper comme de se séparer. Le dealer se comporte même comme un saint Martin urbain (Aujourd’hui que je vous ai touché, j’ai senti en vous le froid de la mort… c’est pourquoi je vous ai tendu ma veste pour couvrir vos épaules). Dans la solitude des champs de coton parle du début à la fin du désir, autant celui du dealer que celui du client, mais il s’agit d’un désir qui n’est jamais nommé, qui demeure dans le vague. Le dealer et le client attendent mutuellement que l’autre fasse le premier pas : Qu’il me dise enfin ce dont il a besoin pour combler son désir, qu’il me dise enfin ce qu’il a pour combler mon désir ! D’où une tension palpable qui va crescendo. C’est en exprimant son attente de dealer vis-à-vis de son client potentiel que celui-ci mentionne la solitude des champs de coton : « Alors ne me refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me le dire ; et s’il s’agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-là comme on la dit à un arbre, ou face au mur d’une prison, ou dans la solitude d’un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ». Dans la pièce de Koltès le désir non exprimé est inséparable de la sensation de solitude, une infinie solitude, une solitude qui nous fatigue.

Il me semble que la fine pointe de Dans la solitude des champs de coton se trouve dans notre incapacité à communiquer véritablement les uns avec les autres même si nous avons le langage des mots et des corps. Le client assume parfaitement cette triste condition : « Soyons deux zéros bien ronds, impénétrables l’un à l’autre, provisoirement juxtaposés, et qui roulent, chacun dans sa direction… de simples, solitaires et orgueilleux zéros » et pourtant, plus loin, il dit au dealer : Venez avec moi ; cherchons du monde, car la solitude nous fatigue.

La pièce de Koltès est d’un noir tranchant. L’incommunicabilité qui y règne est aussi épaisse que les ténèbres de la rencontre entre ces deux inconnus qui se sont regardés et ont proféré des monologues. Dans une quasi-conclusion le client détruit une bonne fois pour toutes espérances et illusions, car il n’y a pas d’amour.

 

Seul le cœur connaît sa peine, et à sa joie, nul ne prend part.

Le cœur sait sa propre amertume, l’inconnu ne voit pas sa joie.

Proverbes 14, 10

 

Je hais une telle vie, rien de ce qui se fait sous le soleil ne me plaît. Illusion, tout est illusion et poursuite du vent.

Qohélet 2, 17

 

 


mercredi 16 juillet 2025

ILLUSIONS (Viripaev)

 


ILLUSIONS

L'amour: évanescence ou constance?


Festival off d’Avignon – 2025

Théâtre du Train bleu / 13h 05

Texte : Ivan Viripaev

Mise en scène : Lior Aidan, Ferdinand Mochot

Collectif On finira bien par comprendre

Et si notre vie n’était qu’une illusion ? Et l’amour alors ? Après nous, que restera-t-il de nos vérités et de nos mensonges ? Ce sont ces questions qui animent les quatre narrateurs venus nous raconter l’histoire de Dennis, Sandra, Albert et Margaret : deux couples mariés à l’orée de leur mort. Le public est au plus proche des épisodes de vie et d’amour de ces couples, entre errances et épiphanies, animés par une quête – tardive – de réponses et de vérité. « Il doit quand même bien y avoir un minimum de constance dans ce cosmos changeant » dit Margaret.

J’ai découvert le dramaturge d’origine russe Ivan Viripaev il y a deux ans avec OVNI au 11, et ce fut un coup de cœur pour l’écriture de Viripaev et les thèmes existentiels qu’il abordait. C’est ce qui m’a motivé à aller voir Illusions cette année au Train bleu. Toujours un thème existentiel fort, l’amour et son rapport avec la vérité et le temps, et la discrète présence des extraterrestres… La pièce commence par les dernières paroles d’un mourant, Dennis, âge de 82 ans, à sa femme Sandra. Ils ont vécu ensemble 52 ans ! Ce procédé se répètera jusqu’à la fin de la pièce au moment du passage de la mort, Albert ayant survécu au trois autres.

Viripaev aborde la difficile question de la définition de l’amour. Qu’est-ce que l’amour ? L’heure de la mort est l’heure de la vérité, du dévoilement, de la révélation, parfois de la franchise. Le titre de la pièce nous indique d’emblée qu’il ne faut pas se fier aux apparences… Il nous ramène à un vieux texte de la Bible juive, écrit vers 300 avant Jésus-Christ, et aujourd’hui malheureusement méconnu, même des chrétiens pratiquants, le livre de Qohèleth ou de l’Ecclésiaste, qui inaugure précisément sa réflexion philosophique iconoclaste par les mots suivants : Illusion, tout est illusion. Hevel havalim en hébreu, hevel signifiant la buée, la vapeur, une métaphore pour signifier l’évanescence, l’impermanence concrète de toutes choses. L’inconsistance ou l’insubstantialité ontologique de toutes choses, selon le traducteur de ce petit livre de l’Ancien Testament Jean-Yves Leloup (Albin Michel), ce qui nous ramènera à la fin de la pièce, nous le verrons… Viripaev met en scène deux conceptions de l’amour : l’amour réciproque et l’amour don, gratuit, qui n’attend rien en retour. Dans la confession inaugurale de Dennis on entend des paroles fortes comme celles-ci :

L’amour est une force énorme. L’amour vainc la mort. Je n’ai pas peur de mourir. Je t’aime.

L’amour vainqueur de la mort, voilà un thème typiquement chrétien. La résurrection du Christ étant le signe le plus fort de cette victoire de l’amour divin sur la mort. Dans une conversation nocturne entre Albert et Dennis, amis, alors âgés de 35 ans, et respectivement époux de Margaret et de Sandra, Dennis révèle à son ami à la fois l’amour qu’il porte à sa femme Sandra… et le désir sexuel qu’il a pour Margaret… un désir sexuel qui est aussi une forme d’amour, comme le précise immédiatement Albert… Dans cette confidence d’une franchise absolue entre amis, Dennis parle ainsi de Margaret :

Un seul de ses regards remplit ce monde de sens et de beauté. Si Margaret existe, ça veut dire que la beauté existe, et si la beauté existe, ça veut dire que vivre a un sens.

Même en ayant lu le texte de la pièce avant de la voir, on est rapidement perdu entre qui est qui, qui parle, et l’entremêlement permanent des 4 membres des deux couples fait que la confusion ne cesse d’augmenter jusqu’à la fin… La mise en scène de Lior et de Ferdinand utilise sobrement 4 chaises pour nous aider à suivre des confessions aussi tortueuses, avec pas mal de flash-back sur des épisodes de jeunesse des uns et des autres, tous étant amis. D’où la question qui se pose de la frontière entre amour et amitié, entre attirance sexuelle et amour etc. Quelques passages, souvenirs du passé, sont légers, comme l’initiation à la marijuana du professeur par l’un de ses élèves ou la vision d’une soucoupe volante (OVNI) par l’un des protagonistes dans son enfance… et permettent de relâcher la tension comme l’attention du spectateur mise à rude épreuve ! Au fur et à mesure de la progression de la pièce, le titre Illusions prend pleinement son sens. Viripaev écrit avec cette pièce l’anti-mythe de Philémon et Baucis. Ce mythe de la littérature latine ne nous est connu que par les Métamorphoses d’Ovide, chef-d’œuvre absolu de la littérature antique. C’est au livre VIII (611-724) qu’Ovide nous dépeint ce vieux couple, aimant et fidèle, vivant pauvrement mais dans la justice, et offrant l’hospitalité sans le savoir à Jupiter et à Mercure venus incognito se balader sur terre pour tester les hommes. Les dieux n’étant pas ingrats, ils demandent au couple de vieillards de faire un vœu. Voici ce que ces derniers demandent : Et puissions-nous, ayant vécu dans la concorde, être emportés à la même heure, et que jamais je ne voie son bûcher ni elle ne m’enterre. Voici les ancêtres antiques de Dennis, Sandra, Albert et Margaret, ayant vécu longtemps heureux ensemble, « un très bel amour », et désirant mourir ensemble. Les dieux exaucent Philémon et Baucis et les métamorphosent au moment de leur mort en deux arbres entrelacés, un chêne et un tilleul. On pourrait aussi citer chez Ovide (livre IV) la belle histoire d’amour, mais dramatique, de Pyrame et Thisbé, deux jeunes gens, unis par la mort. Mais chez Viripaev l’amour lui-même semble illusion… et se termine de fait par un drame. Margaret laisse un message à son mari Albert dans lequel elle ne cesse pas de répéter : Il doit pourtant bien y avoir quand même un minimum de constance, dans ce cosmos changeant ? Ce à quoi Margaret aspire, c’est ce que les croyants nomment Dieu ou encore les philosophes le premier principe ou la transcendance. Ainsi passe-t-on de la difficulté à être fidèles en amour au désir d’une constance qui nous dépasse et soutienne ce cosmos changeant… Il y a toujours du spirituel chez Viripaev. Retour à notre vieux philosophe juif, Qohèleth, qui lui se contente d’affirmer que tout est illusion et poursuite de vent… La pièce se termine avec Albert faisant sienne la question de sa femme en l’adressant au cosmos, Il doit pourtant bien y avoir quand même un minimum de constance, dans ce cosmos changeant ? avant de rendre l’âme.

La mise en scène et l’interprétation de ce texte difficile de Viripaev par le collectif "On finira bien par comprendre" est une vraie réussite. Le jeu talentueux des 4 comédiens (Lior Aidan, Maxime Allègre, Charles Montélimard et Laura Opsomer Mironov) est remarquable. Ils parviennent à insérer légèreté, humour et rire dans cette œuvre aux accents philosophiques et qui ne nous donne pas véritablement de réponse quant à la définition de l’amour et à sa possibilité réelle dans ce cosmos changeant. Peut-être est-ce l’amour don, non-réciproque, qui est le seul pouvant installer un minimum de constance ? C’est la réponse christique, celle de l’agapè... Illusions est clairement l’un de mes coups de cœur de cette édition 2025 du festival d’Avignon, et ce genre de théâtre demande à être revu au moins une seconde fois pour en goûter toute la beauté et la complexité.