lundi 27 juillet 2026

LA VIE ETERNELLE

 

LA VIE ÉTERNELLE

Enfer transhumaniste

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre des Gémeaux / 16h20

Texte : Gabor Rassov

Mise en scène : Matthieu Rozé

Acte 2

Bienvenue dans le futur.

Cette folie de vouloir rester jeune.

Jeanne et Bruno, la vingtaine, se préparent dans leur bel appartement. Ambiance Zen. Bois clair sur les murs. Moquette douce au sol. Ils sont beaux. Pieds nus. Le teint hâlé. Une dentition blanche, et vraiment parfaite. La porte sonne. Jeanne et Bruno ouvrent à leurs deux enfants : Sarah et Jerry. Ils ont respectivement 52 et 54 ans… Et n’ont pas l’air en forme. Tiendront-ils face à des parents qui rajeunissent de jour en jour ? Alors qu’eux vieillissent ?

(Description sur le site du Festival off)

Gabor Rassov (né en 1964) est un dramaturge, scénariste et acteur français, frère du scénariste Lucio Mad (1962-2005).

Chaque dimanche les catholiques du monde entier récitent lors de la messe le Symbole des apôtres et cette profession de foi se termine avec les mots : Je crois… à la vie éternelle. Amen. Ça, c’est pour la tradition chrétienne. Mais le titre choisi pour cette comédie dramatique peut aussi nous ramener à un mythe peu connu de la mythologie grecque : celui d’Aurore et de Tithon. La déesse Aurore (ou Eos) tombe amoureuse du mortel Tithon, fils de Laomédon, roi de Troie : ce jeune homme est en effet d’une grande beauté. Aurore obtient de Zeus l’immortalité pour Tithon mais elle néglige de demander également une éternelle jeunesse… erreur fatale car Tithon, sans mourir, ne cesse de vieillir et de s’enlaidir… Une variante du mythe affirme que la déesse ne supportant plus l’excessive vieillesse de son époux avec tous les inconvénients qui vont avec (Tithon est devenu gâteux) demande aux dieux de le transformer en cigale ! Comme quoi l’immortalité sans la jeunesse ne vaut pas grand-chose… Ce que n’oubliera pas Calypso quand elle offrira l’immortalité et la jeunesse à Ulysse pour le retenir sur son ile. Enfin La vie éternelle peut aussi nous faire penser au mythe créé par Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray (joué cette année au théâtre des Lucioles avec Mickaël Winum dans le rôle de Dorian) : l’histoire d’un très beau jeune homme qui conserve une jeunesse intacte tout en vieillissant alors que son portrait vieillit à sa place… L’œuvre de Wilde souligne bien la distinction qu’il convient de faire entre la beauté du corps et la beauté de l’âme qui ne vont pas toujours de pair. Les mythes de Tithon et de Dorian Gray nous introduisent parfaitement au thème central de La vie éternelle : le désir de vouloir demeurer jeune, donc le refus de vieillir. Ce spectacle nous projette dans un futur plus ou moins proche où les plus riches pourront s’acheter une jeunesse sans fin grâce aux progrès scientifiques. Nous sommes en plein dans le « rêve » du transhumanisme. Jeanne et Bruno se sont endettés pour rester jeunes alors que leurs enfants Sarah et Jerry ont vieilli selon les lois de la nature, ne pouvant pas se payer cette technologie de pointe. La mise en scène comme le décor décrivent un univers où il y a l’extérieur (le monde de tous les dangers possibles) opposé à l’intérieur d’un appartement douillet où l’on se sent protégé et en parfaite sécurité, avec vigile à l’entrée. Ce désir de demeurer jeune a un prix : celui de l’isolement toujours plus grand de ce couple à la beauté rayonnante qui a choisi l’amortalité, concept créé pour traduire le projet du transhumanisme. Ils ne peuvent pas devenir immortels comme des dieux car un accident ou une agression peut toujours les faire mourir… mais s’ils restent en permanence dans leur appartement ils sont préservés de toute maladie et assurés de jouir de l’amortalité et de leur beauté toujours renouvelée. D’où la décision à un moment de la pièce de ne plus sortir du tout, de s’enfermer volontairement chez eux. Si le confinement pendant le COVID a créé bien des souffrances et des traumatismes, en particulier chez les plus jeunes, La vie éternelle nous décrit un confinement volontaire au nom du bonheur, un emprisonnement planifié par ce couple. Le spectacle, au fur et à mesure qu’il approche de son dénouement, de comédie devient drame, et une fissure s’ébauche dans le projet transhumaniste du couple, Bruno commençant à sérieusement réfléchir aux limites et à l’absurdité de la vie à laquelle ils se sont eux-mêmes condamnés… Ce n’est peut-être pas un hasard si enfermement et enfer commencent de la même manière…

La Commission théologique internationale, organisme dépendant du Saint-Siège, a proposé une réflexion sur L’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité : Quo vadis ? Humanitas (4 mars 2026). Et parmi ces scénarios figure bien sûr le transhumanisme. Pour ceux qui voudraient lire cette réflexion, voici le lien sur le site du Saint-Siège :

https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_cti_doc_20260304_quo-vadis-humanits_fr.html

Pour revenir à La vie éternelle ce spectacle a le mérite de nous faire réfléchir à la fois avec humour et profondeur à ce que signifie le projet transhumaniste. On décèle assez rapidement l’égoïsme (et le narcissisme) qui président à ce désir de jeunesse éternelle au détriment du bonheur véritable qui rime toujours avec l’amour. Acte 2 nous propose donc un spectacle stimulant et réussi sur un thème qui deviendra toujours plus d’actualité dans les années à venir et qui posera à notre humanité la question que lui pose en cette année 2026 la Commission théologique internationale : Où vas-tu ?

Si le transhumanisme parvient à séduire certains, n’est-ce pas parce qu’à notre époque il est devenu difficile, voire impossible de croire à la vie éternelle ? De la philosophie antique nous avons davantage conservé le matérialisme d’Épicure et de Lucrèce que les doctrines de Platon et d’Aristote. L’immortalité de l’âme, l’existence même d’une âme spirituelle, n’étant plus une évidence, le transhumanisme semble offrir une issue de secours par la confiance illimitée dans les pouvoirs de la science.

 


LE POIDS DE L'EAU

 


LE POIDS DE L’EAU

Récit d’initiation et de libération

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre de la Carreterie / 14h35

Texte : Alexandre Testagrossa

Mise en scène : Joseph Gabison, Alexandre Testagrossa

Compagnie Scenartistes

Quand une rencontre improbable devient un tourbillon irréversible.

Dans les vestiaires d'une piscine, deux inconnus se croisent pour la première fois. Le décor est ordinaire, presque anonyme ; la rencontre, elle, ne l'est pas. Un élan inexplicable fait tomber les défenses et ouvre la voie à des confidences brutes, fragments de vies marquées par la douleur, la solitude et les silences. Entre l'odeur de chlore et la vapeur d'eau, naît une amitié improbable, presque urgente. Au fil de discussions intenses et de confrontations plus intimes, les deux hommes tentent de mettre des mots sur ce qui les traverse. Le sport, puis le théâtre, deviennent un terrain métaphorique où se rejouent la peur de décevoir, l'attrait du danger, le vertige du changement, le poids du choix et celui du renoncement. Entre réalité et zones suspendues, là où les pensées non dites prennent corps, Le Poids de l'Eau explore cet instant fragile où l'on pressent qu'une autre voie est possible, sans savoir encore si l'on aura le courage de l'emprunter. Une pièce sur l'amitié, le désir et la nécessité, parfois, d'inventer sa propre ligne de vie.

(Description du spectacle sur le site du festival Off)

J’ai toujours été sensible aux récits d’initiation entre deux personnes, l’une plus jeune, l’autre plus âgée. Pour moi l’exemple indépassable de ce type de récit demeure l’excellent film de Gus van Sant, Will hunting (1997) qui révéla tout le talent et le potentiel de Matt Damon aux côtés du regretté Robin Williams. Je pourrais aussi citer A la rencontre de Forrester (Gus Van Sant, 2000) et Gran Torino (Clint Eastwood, 2008). Le poids de l’eau est aussi, à sa manière, un magnifique récit d’initiation mutuelle entre un jeune homme Julien (interprété par Joseph Gabison) et un homme plus âgé Franck (interprété par Alexandre Testagrossa). Tout commence par une rencontre entre deux nageurs dans les vestiaires d’une piscine au moment où l’on change ses vêtements de nageur pour reprendre ceux de la vie quotidienne. Tout commence par la plus banale des conversations : Tout va bien ? (Julien) / Tout va bien (Franck). Puis le récit va progressivement nous révéler à quel point tout ne va pas bien pour ces deux hommes que la différence de génération semble opposer mais qui ont beaucoup d’expériences en commun, dont, pour parler de la plus extérieure, la passion pour la nage avec quelques victoires en compétition. Le très beau texte d’Alexandre Testagrossa va nous conduire au fond du puits de Julien et de Franck, au fond de ce qui fait que, malgré les apparences, tout ne va pas bien. De cette conversation banale au départ va naître un véritable échange, une amitié inattendue qui va permettre à chacun d’être en vérité avec un passé douloureux. Ce sera comme une révélation réciproque rendue possible par l’amitié. C’est précisément en lien avec leur passion pour la nage que Franck et Julien ont vécu des traumatismes, des blessures et des souffrances, qui les a plongés au fond de leur puits respectif, dans une triste solitude, même si le jeune Julien donne le change en exposant sa vie remplie de fêtes et de rencontres… De la nage au théâtre la révélation va encore s’approfondir… Julien, lorsqu’il était collégien, avait joué le rôle de Cyrano de Bergerac, c’était ses jeux olympiques à lui… Franck va lui proposer de se remettre au théâtre via un stage dans une école. A deux ils vont préparer une pièce qui se terminera par une improvisation. C’est en jouant ensemble, c’est en se battant, en n’étant pas d’accord, que Franck et Julien vont finir par pouvoir se dire la vérité l’un à l’autre. Comme si pour eux le théâtre, la parole, le jeu et la scène avaient un pouvoir libérateur. Ces deux hommes, en se fréquentant, en se parlant (en ne se parlant plus), en se fâchant, en s’estimant l’un l’autre, vont mutuellement se guérir de leurs traumatismes et devenir capables de pouvoir à nouveau aimer et être aimé. Il s’agit bien de chasser la peur pour, comme le dit si bien la présentation du spectacle, expérimenter le vertige du changement, le poids du choix et celui du renoncement.

Le poids de l’eau que j’ai pu voir in extremis, le dernier jour de cette édition 2026 du festival d’Avignon, fait partie de mes coups de cœur. Il s’agit d’un très beau texte, d’une mise en scène simple et sobre, au service du texte, remarquablement interprété par deux excellents comédiens. En les regardant jouer on a vraiment l’impression qu’ils ne jouent pas, mais qu’Alexandre est Franck, Joseph Julien et vice versa. L’incarnation des deux personnages par Alexandre et Joseph est d’une rare et intense sensibilité avec une émotion à fleur de peau. Ce récit d’initiation-révélation-guérison nous émeut jusqu’à en pleurer d’émotion. Alexandre Testagrossa et Joseph Gabison nous donnent à travers leur magnifique interprétation du Poids de l’eau une leçon d’humanité que l’on gardera pour longtemps dans son cœur, une leçon qui amène chacun à réfléchir sur sa profonde nature, sur sa vocation, sur ce qui peut combler ici-bas un cœur et nous faire goûter, malgré les épreuves, une part de bonheur. L’instant final, celui qui clôt et ouvre en même temps toute la pièce, est suggéré, ébauché, comme une promesse de bonheur, comme la sérénité d’une réconciliation enfin à portée de main.

 

APRES LA FIN (Dennis Kelly)

 



APRÈS LA FIN

Sauveur bourreau

Festival off d’Avignon – 2026

L’Oriflamme / 11h30

Texte : Dennis Kelly

Mise en scène : Claudia Fortunato

Compagnie Art Blixt

Et si "la fin du monde" était une histoire d’emprise ?

Louise se réveille enfermée dans un bunker. Mark, son collègue de travail, assure l’avoir sauvée d’une apocalypse nucléaire. Alors le doute s’installe dans ce huis clos psychologique : entre danger, désir et manipulation. Louise observe, se questionne et impose sa liberté sous haute tension. « Après la fin » est un thriller sensoriel et sulfureux sur l’obsession, l’héroïsme contemporain et la fabrication du réel. Un face-à-face vertigineux entre deux solitudes contemporaines où chaque certitude sur l’amour et la mort vacille.

« Une belle ode à la viscéralité ! Le jeu des comédiens est tendu et brillant. Une claque théâtrale pleine d’émotions, avec un regard féminin autour du sujet de l’emprise et de la résilience. La mise en scène de “Après la fin” par Claudia Fortunato vous prendra aux tripes ! Un vertige ! » — LA CONVERSATION MÉDIA

(Description sur le site du Off)

J’ai découvert l’œuvre théâtrale du britannique Dennis Kelly (né en 1970) lors de l’édition 2025 du festival Off avec Orphelins et Girls & Boys. L’excellente version d’Orphelins par Nacéo, reprise et modifiée pour cette édition 2026 du festival Off au théâtre des Barriques, m’a permis de comprendre ce que signifiait le concept théâtral In yer face, cher à Dennis Kelly. En cette 60ème année du festival Off deux versions d’Après la fin étaient proposées aux festivaliers. Cela m’a donc permis d’approfondir ma connaissance du théâtre de Kelly. Je ne parlerai ici que du spectacle donné à l’Oriflamme dans la mise en scène de Claudia Fortunato avec Julien Grisol dans le rôle de Mark et Claudia dans celui de Louise.

Après la fin est un huis clos apocalyptique censé se dérouler en une semaine dans un abri anti atomique après une attaque nucléaire causée par des terroristes. L’itinéraire du récit part d’un espace fermé (le bunker) et s’achève dans un autre espace fermé (la prison). Ce rapport symbolique entre le lieu de départ et celui d’arrivée nous suggère que le bunker est peut-être lui aussi une prison… Avec une inversion entre les deux personnages dans le rôle du prisonnier. Au départ Louise dans le bunker, à la fin Mark en prison. Le texte de Kelly traite essentiellement de la liberté et de ce qui s’y oppose par la manipulation, le chantage, l’emprise et la domination… Mark et Louise sont des collègues du bureau. On apprend au fur et à mesure de leur cohabitation difficile dans le bunker que la veille de la catastrophe ils ont passé un moment ensemble dans un pub avec un certain Francis. Mark se présente à Louise comme son sauveur. C’est grâce à lui qu’elle se retrouve dans son abri, coupée du monde extérieur. La mise en scène nous la montre inconsciente sur l’échelle qui relie le bunker au monde extérieur, là-haut. Le doute peut alors s’installer… s’agit-il d’un sauvetage ou bien d’un enlèvement en vue d’une séquestration ? Louise a-t-elle été droguée par Mark ? Le décor du bunker est minimaliste : deux lits, quelques boites de rations alimentaires, le matériel pour jouer à Donjons et Dragons (le tout premier jeu de rôle sur table de genre médiéval-fantastique créé en 1974), un appareil radio. Cette sobriété, logique dans le cadre d’un abri anti atomique, sert la puissance du jeu des deux comédiens. Le personnage de Mark se caractérise en même temps par un amour obsessionnel pour Louise et une jalousie intense. Ce mélange explosif d’amour unilatéral et de jalousie (qui se situe à un double niveau nous le verrons) va « transformer » Mark en bourreau de Louise. L’emprise de l’homme sur la femme s’exerce par une tactique de privation de nourriture, de chantage et aboutit dans un déferlement de pure violence : Louise finira bel et bien enchaînée, prisonnière. La jalousie de Mark n’est pas seulement amoureuse (vis-à-vis de Francis), elle est aussi sociale. Dennis Kelly nous montre d’une manière glaçante ce que peut produire chez certains le sentiment de déclassement. Louise incarne aux yeux de Mark la « bobo » à l’aise dans la vie, entourée d’amis, à qui tout réussit… ce qui ne semble pas être son cas. Comme dans Orphelins on perçoit nettement une réflexion politique chez Kelly. Mark est présenté comme un fasciste et un raciste. Si le récit institue une tension croissante vers la violence, une violence qui va jusqu’au viol, il n’est pas pour autant dénué d’humour dans la mise en scène qu’en donne Claudia Fortunato. L’épisode de Donjons et Dragons est de ce point de vue hilarant même s’il fait pleinement partie du « jeu » pervers de Mark pour faire de Louise son objet. Le récit de Kelly réserve cependant bien des surprises au spectateur avec de nombreux renversements de situation jusqu’au Deus ex machina précédant le dénouement. La question centrale que pose Après la fin est celle de l’amour non réciproque. Il n’existe pas d’amour possible sans le respect de la liberté de la personne aimée. C’est ce que Mark n’est pas en état de comprendre ou d’accepter. Pour lui l’amour peut se contraindre par la force. C’est ce qui le rend à la fois bourreau et pitoyable. Il a « droit » à l’amour de Louise.

J’ai beaucoup apprécié la mise en scène de Claudia Fortunato. J’ai encore plus apprécié le jeu des deux comédiens : précis, net et tranchant. Julien et Claudia interprètent admirablement bien Mark et Louise. Ils conjuguent l’irruption progressive de l’emprise et de la violence avec la légèreté d’un humour qui, paradoxalement, parvient à nous faire éclater de rire… comme une soupape de sécurité, tout cela accompagné par un choix musical judicieux. Après la fin est un véritable bijou théâtral. On ne peut être qu’impressionné par le travail fourni par Claudia et Julien et la précision avec laquelle ils incarnent le texte de Kelly, mélange détonant de violence et d’absurde.