(Roberte Lentsch) SAMEDI 18 JUILLET 2026
Continuons notre promenade à travers les rues d’Avignon au gré de l’installation de nos théâtres durant le Festival.
Nous venons d’entendre évoquer deux lieux qui, à vol d’oiseau, ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.
Présence Pasteur
Présence Pasteur occupe la rue du Pont-Trouca perpendiculaire à la rue Louis Pasteur d’où le nom accordé à celui du Théâtre. Son nom insolite signifie Pont-Troué ou Pont-Percé. Il en existait d’ailleurs plusieurs au Moyen Age dans notre cité, mais celui qui nous intéresse était construit, au-dessus d’une sorguette, issue du canal de la Durançole conduisant au portail Matheron, dans le Bourg-Neuf.
On peut penser que le petit pont devait être en bien piteux état pour être qualifié de troué et laisser apercevoir l’eau, mais la rue a gardé ce nom pittoresque.
La rue du Pont-Trouca, à l’époque médiévale, aurait très certainement pu accueillir l’échange des deux protagonistes de la pièce de Koltès… Disons-le de suite ce n’était pas l’endroit rêvé ! Son vrai nom est rue du Bourg-Neuf, principal quartier de la prostitution où tavernes et « bonnes maisons » proliféraient. Son autre surnom est la « Bonne rue », qui menait à une placette plantée d’arbres, entourée de maisonnettes où logeaient les filles accueillantes.
Bien plus tard, au XIX°s, au numéro 5 de cette rue, vécut là le poète irlandais, Charles-William Bonaparte-Wyse, petit-neveu de Napoléon 1er et fervent admirateur de l’oeuvre de Mistral. Le félibre irlandais publia chez Roumanille Les Papillons Bleus, en 1868, en provençal bien sûr.
Le Train Bleu et Le Parvis
La rue parallèle à celle du Pont-Trouca est la rue Paul-Saïn qui abrite le Théâtre Le Train Bleu. Le peintre Paul Saïn né en 1853, est un des maîtres de l’Ecole avignonnaise. Très prolifique, plus de 10 000 toiles, il est exposé dans de nombreux musées : parmi ses œuvres citons le Pont d’Avignon à Orsay ou le beau portrait de Mistral, au musée Calvet mais aussi en 1900, les vues panoramiques d’Avignon et de Villeneuve lez Avignon qui ornent désormais les murs du fameux restaurant Le Train Bleu de la Gare de Lyon, à Paris. Gageons que le théâtre a su s’en souvenir et lui rendre ainsi hommage.
Paul Saïn meurt en 1908 : sa tombe est au cimetière St-Véran ornée de son portrait ciselé dans un médaillon en forme de palette, une œuvre de son ami le grand sculpteur Félix Charpentier dont de nombreuses œuvres parsèment notre ville.
A côté et presque en face du théâtre, la chapelle de la Congrégation des Hommes ou Notre-Dame de Conversion, édifiée dès 1751. De nos jours, elle fut, à la fin des années 50, le lieu de prière de la communauté italienne, d’où son nom de « chapelle de la Mission italienne » puis « chapelle des Italiens ».
On entre dans une nef unique à chevet plat bordée de chapelles latérales. La niche à coquille en façade abrite la statue gracieuse de Notre-Dame de Conversion, sculptée par l’avignonnais Henri Endignoux, plutôt connu pour les Monuments aux Morts. Durant le Festival, la Chapelle des Italiens accueille un nouveau lieu artistique de théâtre et de rencontres, Le Parvis.
Vous allez nous conduire maintenant, père Culat, au Théâtre des Halles, à nouveau. Je ne saurai vous infliger la même chronique que la semaine dernière. Aussi vais-je vous raconter une histoire, celle de saint Genest de Rome, martyr... saint Patron des Comédiens !
Le Dictionnaire Historique des Saints nous apprend que Genès vivait au III°s. grande période de la persécution des chrétiens. C’était un comédien romain, un mime, qui avait l’habitude d’interpréter justement le rôle d’un chrétien nommé Adrien et recevait sur scène le baptême d’une façon plutôt burlesque et moqueuse. Un jour devant jouer son rôle habituel devant l’empereur Dioclétien en personne, alors qu’il reçoit l’eau du baptême, il se convertit soudainement en faisant profession de foi publique. L’empereur indigné ordonne aussitôt sa mort par décollation, après l’avoir soumis à la torture. Genès deviendra le saint Patron des Comédiens.
Il est probable que nous ayons là un doublet : celui de st Genès d’Arles, vivant à la même époque, clerc du tribunal devant lequel étaient traduits les chrétiens. Genès refusera de continuer son travail d’écriture et sera de fait martyrisé sur les berges du Rhône. Vénéré à Rome, il finit par être considéré comme un martyr romain et la légende le confondra avec saint Genès le comédien.
Le martyr tomba dans l’oubli lorsque Jean de Rotrou, dramaturge fécond, écrivit en 1646 vers la fin de sa vie, une œuvre originale qui interroge sur le monde, le héros et le théâtre : Le Véritable St Genest, à la fois mystère et tragédie parfois comparé au Polyeucte de Corneille dont il était l’ami.
Voici donc une œuvre ambiguë qui nous montre un comédien se convertir en devenant son rôle, du « théâtre dans le théâtre », un rôle qui fascine encore les comédiens. Fiction ? Réalité ? Écoutons les deux derniers vers « Et il a bien voulu par son impiété / d’une feinte, en mourant, faire une vérité ». Des vers de grande beauté qui soulignent l’illusion théâtrale.
Et là, c’est la pièce de Rotrou qui tombe dans l’oubli. En 1988 pourtant, elle entre dans le répertoire de la Comédie Française. En 2024, c’est dans le OFF que nous la retrouvons, réflexion sur le théâtre, condition du comédien, des thèmes propres à l’effervescence du Festival.
Je reprendrai pour conclure le message du pape Paul VI adressé aux artistes en 1965, à la fin du Concile de Vatican II : « Ce monde a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans le désespoir ».
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