LA NUIT JUSTE AVANT LES FORETS
Comme un ange au milieu de ce bordel
Festival off d’Avignon – 2026
Théâtre des Corps saints / 19h50
Texte : Bernard-Marie Koltès
Mise en scène : Jean Pétrement
Compagnie Bacchus
"L’une des plus mémorables visions du chef-d’œuvre de Koltès. " Gilles COSTAZ- Journaliste
Description sur le site du festival off :
Mise en scène Jean Pétrement
Avec Léonard Stefanica
Un homme aux marges de la société parle dans la nuit. Il est aux frontières de la ville, du malheur, de la vie parmi les autres êtres humains. Le metteur en scène Jean Pétrement place l’action dans un lieu cassé et trace le débat complexe d’un errant blessé qui va et voit au-delà de ses blessures.
"Puissance physique, gestes précis ! Un spectacle inoubliable, Léonard Stefanica est phénoménal ! " LA PROVENCE Avignon OFF
"La composition de l’acteur Léonard Stefanica, d’une sauvagerie lumineuse, est bouleversante. L’une des plus mémorables visions du chef-d’œuvre de Koltès. " Gilles COSTAZ- Journaliste
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de Koltès (1977), La nuit juste avant les forêts, n’est pas un texte facile à interpréter et à mettre en scène. La compagnie Bacchus relève le défi avec brio dans cette édition 2026 du festival off. Pensez donc : il s’agit d’un long monologue de 63 pages dans Les éditions de Minuit, monologue consistant en une seule et unique phrase ! La création par Yves Ferry de cette œuvre de Koltès eut lieu en Avignon dans le cadre du festival off de 1977 dans l’ancien Hôtel des ventes (place Crillon), avec 3 spectateurs lors de la première pour monter à un maximum de 35… Le titre original de l’œuvre était : La nuit juste avant les forêts du Nicaragua… Mais sur l’affiche du spectacle il n’y avait plus de place pour du Nicaragua et depuis le titre est La nuit juste avant les forêts ! La mise en scène de Jean Pétrement est vraiment excellente pour donner un cadre vital et déterminer des actions dans une œuvre qui est d’abord une unique parole, un besoin oppressant et urgent de parler, de vider son sac dans la nuit urbaine. Elle évoque ces zones plus ou moins abandonnées, délabrées, que l’on trouve dans toutes les grandes villes, zones de squats, rassemblant marginaux et vagabonds. Zones interlopes comme Koltès aimait lui-même à les fréquenter dans ses voyages à New-York et dont on trouve l’écho dans l’une de ses œuvres Quai ouest (1985). D’ailleurs l’unique protagoniste de cette pièce fait allusion à ces différentes zones urbaines : Où aller, pas d’autre solution, et, moi, depuis que je ne travaille pas, toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous… Nous ne connaissons pas le nom de celui qui nous parle dans la nuit et sous une pluie permanente. Il s’agit d’un anonyme vagabond, sans argent ni travail, déambulant au rythme de sa liberté dans les diverses zones de la ville. Un vagabond dont l’étrangeté et le mystère nous enveloppent du début à la fin grâce à la magnifique incarnation qu’en donne Léonard Stefanica. De toute façon on est tous plus ou moins étrangers. Cet être singulier qui allie en lui le vagabond, l’étranger, le SDF, le militant et l’amoureux, à la recherche d’un « chez soi » impossible, chambre d’hôtel ou assis dans l’herbe, n’est pas un ignorant, bien au contraire. Il a une vive conscience des choses politiques. Son idée ? Créer un syndicat à l’échelle internationale afin de s’opposer au petit clan des salauds techniques qui décident. Il dénonce avec force ce pouvoir absolu et technocratique sur nos vies humaines (et nous sommes en 1977 !). Koltès, à travers son personnage, évoque déjà notre impuissance face aux puissants : Qu’est-ce qu’on peut, toi et moi, quand ils tiennent les ministères, les flics, l’armée, les patrons, la rue, les carrefours, le métro, la lumière, le vent, qu’ils peuvent s’ils veulent nous balayer de là-haut ? Comment ne pas penser à ce que la France a vécu avec le mouvement des Gilets jaunes ? Qui sont donc ces puissants qui font la loi ? Le clan des entubeurs, des tringleurs planqués, des vicieux impunis, froids, calculateurs, techniques, le petit clan des salauds techniques qui décident : l’usine et silence…, l’usine et vos gueules ! Le texte de Koltès est indéniablement traversé par une force prophétique. Cet homme qui crie dans la nuit son monologue, son désir de liberté, est seul comme on ne peut pas le dire. La richesse de ce texte réside aussi et particulièrement dans une méditation sur la difficulté des relations humaines, thème cher à Koltès et qu’il développe magnifiquement Dans la solitude des champs de coton. Le vagabond ne fait pas partie de ceux qui, dans notre humanité, ont toujours l’air content : prêts pour être contents, prêts pour s’amuser, prêts pour jouir tout ce qu’ils peuvent, n’importe où n’importe quand, sans penser à rien d’autre qu’à leur petit coup, tous ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin et rien derrière la tête qui les en empêcherait… On croirait presque entendre, avec la langue abrupte et rude de Koltès, comme un écho de la critique du divertissement chez Blaise Pascal sur fond de société contemporaine hédoniste après mai 68. Aussi le vagabond solitaire oscille-t-il entre dégoût et amour, misanthropie et besoin de l’autre, entre les cons et le camarade qu’il ne cesse d’invoquer dans son monologue : J’en ai ma claque de tous et j’ai envie de cogner / Je t’aime. En sortant d’une mésaventure dans le métro le vagabond anonyme se met à courir et surgissent alors ces dernières et vibrantes paroles, puis le point final de cette unique tirade après le mot pluie :
Je cherche quelque chose qui soit comme de l’herbe au milieu de ce fouillis […] je te trouve et je te tiens le bras, j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé, mama mama mama, ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade, moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime, et le reste, de la bière, de la bière, et je ne sais toujours pas comment je pourrais le dire, quel fouillis, quel bordel, camarade, et puis toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie.
La compagnie Bacchus nous offre au théâtre des Corps saints une belle et puissante version de La nuit juste avant les forêts. Le spectateur en restera profondément marqué. Un grand merci à Jean Pétrement pour sa mise en scène ingénieuse et à Léonard Stefanica pour son incarnation inoubliable du vagabond de Koltès.

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