DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON
Le désir et la solitude
Festival Off d’Avignon – 2026
Présence Pasteur / 21h50
Texte : Bernard-Marie Koltès
Mise en scène : Loup-Franck Poblete Labat
Compagnie Détours
Deux hommes, la nuit. Ce qui commence comme un échange devient l'implosion de deux solitudes.
Deux hommes se croisent, la nuit, dans une zone obscure de la ville. Le Dealer et Le Client. Rien ne devrait les réunir, et pourtant, tout les attire. Ce qui commence comme un échange commercial devient un affrontement où chacun tente de faire tomber le masque de l’autre sans jamais baisser le sien. Leur opposition dépasse le commerce, le désir ou le conflit : c’est la rencontre de deux solitudes, c’est l’implosion des frontières qui séparent ces deux corps, c’est l’interpénétration de deux rapports au monde. Les repères sont troublés, les identités vacillent, les rôles se renversent.
Une mise en scène au plus près de la langue de Koltès: tranchante, tendue, secrète. Le temps d'un face-à-face sans issue, quelque chose en vous reconnaitra peut-être ce que ces deux hommes ne peuvent pas se dire. (Présentation du spectacle sur le site du off)
Lors du festival off 2025 j’ai découvert Koltès (1948-1989) par Dans la solitude des champs de coton (1985-1986). C’était au théâtre du Cabestan dans la mise en scène de Bruno Dairou. Ce fut pour moi une révélation, un peu comme mon premier Boris Vian quand j’étais lycéen en seconde. Depuis j’ai lu Roberto Zucco, Quai ouest, La nuit juste avant les forêts, et même une biographie de Bernard-Marie Koltès écrite par Brigitte Salino. Dans la solitude des champs de coton est mon œuvre préférée de Koltès et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu la réentendre dans la mise en scène de Loup-Franck Poblete. Le style littéraire de Koltès est vraiment unique. Dans cette œuvre il tient à la fois du classicisme de la langue française quant à la forme, avec entre autres choses ce vouvoiement étrange à nos oreilles, et d’une singularité quant au fond. C’est en quelque sorte le mystère exprimé dans la langue du 17ème siècle, une certaine irrationalité dans une langue précise, ciselée, travaillée, soupesée qui fait de Dans la solitude un véritable bijou littéraire, un chef d’œuvre sui generis. Deux personnages seulement (le dealer et le client), une rencontre dans un crépuscule urbain, beaucoup de paroles, très peu d’actions (deux au total !). Le texte est travaillé de telle sorte que malgré les deux personnages il ne s’agit pas véritablement de dialogues, mais plutôt de 18 monologues pour l’un, de 18 pour l’autre. Au plus le texte s’achemine vers sa fin, au plus les monologues respectifs se font plus brefs. Loup-Franck Poblete m’a expliqué que Koltès avait composé dans un premier temps d’un seul jet les paroles du dealer et celles du client, puis il les a ensuite entremêlées pour donner le texte final. Donc deux longs monologues au départ pour en donner 36 à la fin. La mise en scène très épurée de Loup-Franck Poblete traduit parfaitement bien l’atmosphère présente dans ce texte du début à la fin : pas de décor, seulement les deux comédiens, Achille Sauloup dans le rôle du dealer et Nathan Jousni dans celui du client. La perfection de cette mise en scène réside essentiellement dans l’utilisation judicieuse de la lumière et dans la tonalité des voix d’Achille et de Nathan. Le dealer qui ouvre l’œuvre par un premier monologue parle dans les ténèbres du crépuscule, nous ne le voyons pas, nous entendons seulement sa voix puissante. Il faudra un certain temps pour que le visage d’Achille soit visible. Traduction scénique très précise des paroles du client : Mais quelle obscurité serait assez épaisse pour vous faire paraître moins obscur qu’elle ? Cette utilisation minimale de la lumière magnifie la voix des deux comédiens. Ce spectacle s’écoute plus qu’il ne se voit. Il y faut de la part du spectateur une attention intense, un effort soutenu et une réceptivité remplie de désir qui n’est pas sans rappeler celle de la prière. La musicalité de la voix du client (Nathan) évoque à mon esprit la tonalité recto tono utilisée par les moines, ce qui contribue fortement à nous immerger dans l’étrangeté de cette rencontre qui n’en est pas vraiment une… Le vocabulaire dominant utilisé par Koltès est clairement celui du désir, du regard et de la solitude (d’où le titre de l’œuvre). Le client se présente en antinomie avec le dealer comme l’homme du jour face à l’homme de la nuit, comme celui qui sait dire non face à celui qui est capable de toutes sortes de oui, comme celui qui conçoit notre terre comme le fruit du hasard face à celui qui croit en la providence. A un moment le dealer prononce des paroles qui me semblent décisives puisqu’elles explorent la notion centrale du désir : Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir. Une trajectoire nocturne fait se rencontrer le client en déplacement et le dealer immobile. Tout se joue dans les regards échangés. Du regard Koltès nous fait passer ensuite au toucher (votre main s’est posée sur moi) puis du toucher au geste central et quasi unique, celui du dealer qui offre sa veste au client, pour le protéger du froid, pour rendre votre apparence plus familière à mes yeux. Koltès qui a été éduqué dans la religion catholique et a étudié dans un établissement scolaire jésuite à Metz a-t-il emprunté à la légende de saint Martin ce geste de la veste offerte ? Saint Martin est en effet souvent représenté en soldat romain coupant en deux sa cape pour couvrir un pauvre transi de froid à la sortie d’Amiens, véritable icône de la charité chrétienne. Le dealer offre au client une relation amicale que ce dernier refuse (Je vous préférais retors plutôt qu’amical). L’œuvre de Koltès nous parle d’incommunicabilité, de solitude. Un passage particulièrement beau et lourd de sens est celui dans lequel le client affirme : Je veux être zéro. Je redoute la cordialité, je n’ai pas la vocation du cousinage, et plus que celle des coups je crains la violence de la camaraderie. Soyons deux zéros bien ronds, impénétrables l’un à l’autre, provisoirement juxtaposés, et qui roulent, chacun dans sa direction… dans l’infinie solitude… Soyons de simples, solitaires et orgueilleux zéros. Et en même temps, un peu plus loin, le client affirme : Venez avec moi ; cherchons du monde, car la solitude nous fatigue. Dans son 16ème monologue, presqu’à la fin, le client répète : Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour.
Dans la solitude des champs de coton, avec la mise en scène minimaliste, sobre et ajustée de Loup-Franck Poblete et le talent des deux comédiens Achille et Nathan, est une œuvre puissante qui nous fait aimer passionnément le théâtre, art vivant, une œuvre immersive et donc inoubliable. Dans son 8ème monologue le dealer affirme : Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité. Koltès dément cette loi… pour laisser la place au mystère qui est celui que nous éprouvons chaque jour dans nos relations les uns avec les autres, le mystère du pourquoi nous sommes la plupart du temps incapables de communiquer réellement, d’entrer dans l’espace d’une vraie relation, le mystère d’un blocage, d’un isolement dans nos solitudes parallèles. L’œuvre de Koltès peut paraître noire, désespérée… Elle s’achève avec une drôle d’interrogation : Alors, quelle arme ? Elle ouvre aussi, peut-être, un espace pour la rencontre dans le respect du mystère de l’autre : Devant le mystère il convient de s’ouvrir et de se dévoiler tout entier afin de forcer le mystère à se dévoiler à son tour (le dealer).

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