vendredi 10 juillet 2026

SOON

 

SOON

Ermite numérique

Festival off d’Avignon – 2026

Théâtre du Train bleu – Le Parvis / 12h20

Texte : Mélanie Vayssettes et Simon Le Floc’h

Mise en scène : Mélanie Vayssettes

Le club dramatique

Depuis l’antiquité la spiritualité chrétienne a développé différentes vocations dont celle d’ermite. Aujourd’hui encore des hommes et des femmes choisissent volontairement de vivre dans la solitude dans le but d’une union plus intense avec Dieu. Le spectacle Soon nous révèle une forme inattendue d’ermite contemporain, celle de « l’ermite numérique » ! Le jeune Simon, incarné avec talent et sensibilité par Simon Le Floc’h, vit reclus dans son petit appartement bien douillet. Il ne sort jamais de chez lui. D’où l’importance des commandes qu’il fait sur Internet… Le spectacle commence par une scène de contemplation dans laquelle Simon admire un aquarium… sur son écran plat. Puis vient l’attente du ou des colis quotidiens… Unique irruption de l’extérieur dans le monde de Simon. Dans la première partie du spectacle que l’on pourrait intituler « bonheur numérique » nous comprenons que Simon passe la plus grande partie de son temps à créer du contenu pour Internet. Peut-être est-il You tubeur. Il possède toute la technologie de pointe nécessaire pour ce faire. En plus il est doué d’un certain sens artistique qui lui permet à travers ses vidéos de magnifier les objets du quotidien, ceux de son petit appartement. Puis survient le drame absolu : un problème de connexion à Internet… C’est le chapitre II du spectacle dans lequel le bonheur numérique de Simon se transforme en enfer et révèle aux spectateurs sa solitude absolue, sa détresse face au bug technologique. A son insu, lors d’une scène à la fois loufoque et violente dans laquelle il communique avec le service client de son fournisseur Internet en vue de rétablir la connexion, Simon crée une vidéo qui fait le buzz sur Internet… Bienvenue dans le merveilleux monde des commentaires de vidéos : encouragements, commentaires truffés de fautes d’orthographe, mais aussi présence active des haters, ces personnes qui dans l’anonymat que permet le web dépensent une énergie considérable pour insulter, détruire, rabaisser etc. Cette agressivité érigée en passe-temps et en loisir a tout d’une guerre. Le phénomène est tellement répandu et inquiétant que le pape François lui-même en a parlé dans une exhortation apostolique consacrée au thème de L’appel à la sainteté dans le monde actuel ! Je cite ici les n°115 et 116 de ce document officiel de l’Eglise Gaudete et exsultate (2018) :

115. Les chrétiens aussi peuvent faire partie des réseaux de violence verbale sur Internet et à travers les différents forums ou espaces d’échange digital. Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie, et toute éthique ainsi que tout respect de la renommée d’autrui semblent évacués. Ainsi se produit un dangereux dualisme, car sur ces réseaux on dit des choses qui ne seraient pas tolérables dans la vie publique, et on cherche à compenser ses propres insatisfactions en faisant déferler avec furie les désirs de vengeance. Il est significatif que parfois, en prétendant défendre d’autres commandements, on ignore complètement le huitième : ‘‘Ne pas porter de faux témoignage ni mentir’’, et on détruit l’image de l’autre sans pitié. Là se manifeste sans contrôle le fait que la langue est un « monde du mal » et « elle enflamme le cycle de la création, enflammée qu’elle est par la Géhenne » (Jc 3, 6).

116. La force intérieure qui est l’œuvre de la grâce nous préserve de la contagion de la violence qui envahit la vie sociale, car la grâce apaise la vanité et rend possible la douceur du cœur. Le saint ne consacre pas ses énergies à déplorer les erreurs d’autrui ; il est capable de faire silence devant les défauts de ses frères et il évite la violence verbale qui dévaste et maltraite, parce qu’il ne se juge pas digne d’être dur envers les autres, mais il les estime supérieurs à lui-même (cf. Ph 2, 3).

Soon commence par la contemplation d’un aquarium féérique sur écran plat et s’achève par le départ en randonnée de Simon… autour de son écran plat… C’est Into the wild dans 9 mètres carrés ! Le créateur de contenu digital ressort abimé de son expérience d’ermite numérique en raison d’une simple déconnexion du réseau et des conséquences dramatiques que cette défaillance technologique provoque pour un jeune homme devenu totalement dépendant du web. Ce spectacle remarquable, mêlant avec délicatesse humour et questionnement de fond, a le mérite de nous renvoyer à notre utilisation d’Internet, à notre dépendance aux smartphones et aux ordinateurs… et pose ainsi la question d’une salutaire résistance à l’envahissement de nos vies par le tout numérique, envahissement rendu quasiment obligatoire pour faire une déclaration d’impôt, une démarche administrative ou encore acheter un billet de train. Il ne s’agit plus seulement de comportements individuels mais aussi de choix politiques. Finalement il s’agit de savoir si pour nous la liberté humaine est encore précieuse ou pas. Cette réflexion sur la liberté versus la technologie est une extension du thème fondamental de Soon : la solitude d’un grand nombre de jeunes qui ont du mal à initier et entretenir des relations réelles avec des personnes réelles. On pourrait se poser dans le domaine de la sociologie la question suivante : Est-ce la démocratisation d’Internet et des « réseaux sociaux », en particulier via le smartphone, qui augmente la détresse liée à la solitude ? Ou bien est-ce la difficulté d’avoir des relations épanouies avec autrui qui pousse les jeunes dans le « confort » des relations numériques ? Soon est un beau spectacle, un spectacle réussi et salutaire.

En guise d’ouverture je renvoie les lecteurs de cette critique à un clip musical… sur You Tube !

Moby & The Void Pacific Choir - 'Are You Lost In The World Like Me?' (Official Video)

https://www.youtube.com/watch?v=VASywEuqFd8

 

 


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