ÉVANGILE DE LA NATURE
Sublime Lucrèce
Festival off d’Avignon – 2026
Théâtre des Halles / 12h50
Texte : Titus Lucretius Carus
Mise en scène : Christophe Perton
Scènes & Cités
Christophe Perton a osé adapter pour le théâtre le poème philosophique de Lucrèce, auteur latin qui a vécu au 1er siècle avant Jésus-Christ, à une époque où la République romaine après avoir conquis le monde méditerranéen se déchire en guerres civiles avec des affrontements de généraux ambitieux en quête du pouvoir (Marius et Sylla au commencement de ce 1er siècle). Il était impossible de restituer l’intégralité des six livres ou chants de ce poème épicurien dédié à un certain Memmius. Christophe Perton et Marie NDiaye à partir d’une traduction littérale du latin au français nous proposent une superbe version du De rerum natura que l’on peut traduire « De la nature » ou plus exactement encore « La naissance des choses ». Très belle traduction donc qui permet de redécouvrir à nouveaux frais le texte de Lucrèce ou tout simplement de l’entendre pour la première fois. Stanislas Nordey interprète le poème et incarne un Lucrèce saisissant de vérité. Nous n’avons pas en face de nous un professeur de philosophie nous enseignant la doctrine d’Epicure mais un homme passionné qui nous « évangélise » et qui veut nous transmettre la bonne nouvelle d’Epicure, d’où le titre du spectacle. Car c’est un spectacle dans lequel Stanislas s’implique à 100% et dans lequel nous ne pouvons que nous sentir nous aussi impliqués, concernés, et cela de manière personnelle, existentielle. La mise en scène exceptionnelle contribue grandement à cette immersion totale du public dans le poème de Lucrèce avec un travail vidéo de très grande qualité dû à Baptiste Klein (le fond du théâtre déroule sous nos yeux en format panoramique de sobres images évoquant la nature) et une musique parfaitement adaptée au sublime du poème dans sa pureté et sa sobriété. L’alliance magique d’une nouvelle traduction, de la performance de Stanislas et d’une mise en scène ajustée donne à contempler et à écouter un chef d’œuvre théâtral qui magnifie le poème philosophique d’une manière inespérée. Au centre de la scène un plateau circulaire en mouvement à l’image du mouvement des astres dans un univers fait d’atomes, de matière et de vide chanté par Lucrèce.
Le propos de cette critique n’est pas de rappeler en détail tous les éléments de cette philosophie inspirée d’Epicure, mais une synthèse s’impose pour apprécier pleinement Evangile de la nature. Luc Ferry dans son exploration lumineuse de ce que signifie « philosopher » utilise une métaphore pertinente. La sagesse ou la philosophie se propose toujours d’une manière ou d’une autre de parcourir trois questions : celle de la vérité ou de la connaissance (« le terrain de jeu »), celle ensuite de la morale (« les règles du jeu ») et enfin celle du pourquoi et du sens de l’existence humaine (la vie bonne pour les mortels ou « le but du jeu »). Nous retrouvons ces trois dimensions dans le poème de Lucrèce à la suite d’Epicure. Christophe Perton a choisi de commencer ce spectacle par la description de la peste d’Athènes qui clôt l’œuvre de Lucrèce pour ensuite reprendre le poème en son commencement (Mère des fils d’Enée, volupté de l’homme et des dieux, Alme Vénus) … d’abord la mort puis la célébration de la vie. La partie physique du poème (le terrain de jeu) tient une grande place dans cette adaptation théâtrale. La connaissance des lois de la nature est essentielle pour que l’homme puisse se situer correctement dans l’univers. Lucrèce expose une doctrine rationaliste et matérialiste (l’esprit, la pensée ou l’âme n’existent pas sans la matière et hors de la matière). A trois reprises dans le poème Lucrèce fait entendre cette profession de foi rationaliste :
« Ces ténèbres de l’âme, il faut, afin qu’on les dissipe, non les rais du soleil ni du jour les traits radieux, mais les lois de la Nature et leur tableau merveilleux ! » (Traduction de Bernard Combeaud).
Pour Lucrèce comme pour Epicure l’éthique est inséparable de la physique. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la remise en question radicale de la religion et du culte des dieux. Pour vivre dans l’ataraxie (la sérénité la plus parfaite) l’homme doit appliquer à lui-même le quadruple remède d’Epicure :
- Ne pas craindre les dieux
- Ne pas craindre la mort
- Se satisfaire de peu
- Eviter les malheurs
Lucrèce développe surtout les trois premiers remèdes. Si Christophe Perton a voulu donner comme titre à son spectacle Evangile de la nature, c’est probablement parce que la connaissance de la nature et de ses lois nous libère de toutes nos peurs : telle est la bonne nouvelle ! Bienheureux les physiciens et les biologistes ! L’un des passages les plus actuels de cette adaptation théâtrale correspond à la fin du livre III : Lucrèce y dénonce déjà le vide du consumérisme (cf. se satisfaire de peu). La peinture d’un homme malade, éternel insatisfait, se fuyant lui-même, est saisissante :
Ainsi se fuit chacun de nous ; effort combien futile : Se quitte-t-on soi-même ?
Tout objet désiré, manquant, vaut plus pour nous, que tout autre, est-il nôtre, il nous en faut un autre, la même soif de vie nous fait toujours béer.
A ceux qui craignent de mourir Lucrèce dispense l’absinthe de la dure vérité avec le miel de ses vers :
Et toi, tu vas barguigner, ta mort te semble un scandale,
Quand tu vis quasi mort quoiqu’ayant la vue et la vie ?
Toi, qui dissipes en dormant la plupart de ton âge,
Qui ronfles éveillé, sans cesse ébloui d’un mirage ?
Toi, que fait tous les jours frémir une vaine frayeur,
Et jamais ne sais voir d’où te vient le malheur,
Alors que, misérable, accablé de maux, et comme ivre,
Tu tangues en flottant au gré de ta dérive ?
Oui, si de la même façon qu’il paraît éprouver
Ce poids dont en son âme il sent la lourdeur le grever,
L’homme apprenait à voir les raisons de sa misère
Et d’où vient en lui ce fardeau qui l’accable sur terre,
La plupart ne vivrait point ainsi que nous les voyons,
Ne sachant quoi se proposer, éternels vibrions
Errant de lieux en lieux pour se délivrer de leur charge !
Un autre passage particulièrement intense de ce spectacle est celui du récit que nous fait Lucrèce / Stanislas de l’histoire des origines de l’humanité et de son évolution vers la civilisation et, avec elle, le règne de la vanité des richesses et du pouvoir (Livre V, 925 et suivants). Enfin en lien avec l’histoire des premiers hommes et s’adressant aux hommes de son temps et de tous les temps Lucrèce réfute avec force l’anthropocentrisme :
Ce n’est point pour nous, non plus qu’à arbitre des dieux, que le monde fut fait. Livre II.
Ce magnifique spectacle nous introduit dans une religion de la nature, dans une spiritualité terrestre :
La piété n’est point d’être vu sous le voile souvent
S’adressant à du marbre et vers les autels arrivant,
Bras en croix, prosterné jusques à la terre baisée
Parmi les parvis sacrés, ou d’inonder les autels
De sang de bête en adressant des vœux aux Immortels :
C’est considérer l’univers avec l’âme apaisée. Livre V.
Evangile de la nature, bien que ne rendant pas l’intégralité du De rerum natura, nous permet cependant d’en saisir toute la richesse philosophique et la profondeur de vue. Ce poème qualifié de novateur par Lucrèce lui-même est d’une rare fécondité tant du point de vue philosophique que théologique… Comment ne pas penser à Spinoza, à Pascal, à Rousseau ? Si ce texte antique redécouvert en 1417 par un humaniste florentin, Le Pogge, dans un monastère allemand, a pu être considéré comme l’un des textes les plus dangereux pour la foi chrétienne, à l’égal d’Epicure lui-même, en raison de son rationalisme matérialiste niant le Dieu créateur, l’immortalité de l’âme et toute forme de vie éternelle, une analyse plus fine de son contenu nous permettrait d’y déceler aussi une parenté fondamentale avec les prophètes de l’Ancien Testament, le livre de l’Ecclésiaste ou Qohèleth et l’Evangile de Jésus… Mais cela dépasserait le cadre de cette critique de spectacle.
Christophe Perton et Stanislas Nordey doivent être chaleureusement remerciés et félicités pour avoir adapté et incarné avec tant de brio et de finesse ce chef d’œuvre de la littérature antique. Un grand moment de théâtre, un véritable coup de cœur pour Evangile de la nature mis en scène et interprété dans la salle du chapitre de l’ancien couvent des clarisses d’Avignon.

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