Messe du festival / Notre-Dame des Doms
19/07/2026
16ème dimanche du temps ordinaire /année A
Matthieu 13, 24-43
Messe pour le père Robert Chave (2018), Bernard-Marie Koltès (1989) et Sarah Kane (1999).
Dans l’Évangile de ce dimanche Jésus propose à notre méditation trois paraboles du Royaume des cieux. La première, celle du bon grain et de l’ivraie, est la plus développée et, à la demande des disciples, Jésus en donne la signification. Dans notre monde et en chacun de nous le bien et le mal cohabitent. L’existence du mal est une objection fréquente faite à l’existence de Dieu, et d’un Dieu bon et tout-puissant. La première lecture du livre de la Sagesse éclaire pour nous la signification de la parabole du bon grain et de l’ivraie :
Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.
Les deux autres paraboles, la graine de moutarde et le levain dans la pâte, nous disent l’importance des humbles commencements. C’est avec les petites choses que Dieu construit son Royaume. Les petites choses sont puissantes et deviennent avec le temps comparables aux grandes. Elles ont en elles la force d’un mystérieux développement, celui de la vie issue du Père créateur. Les trois paraboles du Royaume nous parlent donc de la patience, de la miséricorde de Dieu, et de la grande valeur qu’il accorde aux réalités les plus humbles.
En ce temps de festival ces paraboles du Royaume font écho à ce qu’est le théâtre : un récit qui raconte une histoire, des histoires, une parole incarnée dans le corps et la voix des comédiens et comédiennes. L’art vivant qu’est le théâtre exige beaucoup de patience et de travail de la part des comédiens, des metteurs en scène, ainsi que beaucoup d’inspiration et d’imagination de la part des auteurs de théâtre. L’action théâtrale, toujours unique à chaque représentation, est, elle aussi, comparable à la petite graine de moutarde, à la pincée de levain… Car nous sommes en tant que public ou spectateurs tout sauf passifs. La merveilleuse alchimie du théâtre repose en partie sur cette relation privilégiée entre des comédiens et un public, tout comme dans la liturgie de la messe le célébrant à l’autel et les fidèles dans la nef interagissent et sont appelés à constituer ensemble le Corps du Christ. Le grand prédicateur que fut Bossuet avait compris cette alchimie de la liturgie lorsqu’il disait que « ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques ». Une pièce de théâtre réussie sème toujours dans notre cœur la graine de moutarde de l’intériorité, elle dépose le levain de la réflexion et de l’interrogation dans la pâte toujours complexe de notre humanité. L’art théâtral authentique nous humanise et nous fait grandir, il nous appelle à sortir de nos habitudes et de nos préjugés en vue d’une pensée élargie.
Je voudrais conclure cette méditation en citant Bernard-Marie Koltès (1948-1989) dont trois pièces sont données dans le cadre de ce festival d’Avignon : La nuit juste avant les forêts, spectacle créé en Avignon en 1977, Dans la solitude des champs de cotons et Roberto Zucco. Il y a dans la finale de l’unique phrase qui constitue La nuit juste avant les forêts quelque chose qui me fait penser à la parabole du bon grain et de l’ivraie, un désir d’échapper à la solitude, de sortir de « la zone » dans laquelle les puissants nous assignent pour être enfin « chez soi », puis l’espérance que le bon grain de l’humanité ne soit pas étouffé par l’ivraie et que la pluie cesse enfin : Je te regarde, je t’aime, camarade, camarade, moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange [au milieu de ce bordel], et tu es là, je t’aime, et le reste… et je ne sais toujours pas comment je pourrais le dire… et puis toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie. Quant au commencement de Dans la solitude des champs de coton il nous parle du désir. Si les festivaliers marchent dans les rues d’Avignon à toute heure du jour et de la nuit, sous le soleil de Provence, n’est-ce pas parce qu’ils sont profondément animés par un désir ? Celui de la rencontre avec des inconnus, celui du partage de la culture, celui de la découverte émerveillée de mille univers offerts par les hommes et les femmes de théâtre, celui de se ressourcer auprès des créateurs du spectacle vivant ? Chacun pourra dans son cœur expliciter ce désir. Car de la même manière qu’un chrétien fidèle doit être animé par le désir de Dieu, le désir de la rencontre avec Jésus, en participant à l’eucharistie, ainsi le festivalier doit être habité par un désir au seuil de chaque théâtre, désir sans lequel il passera à côté du grand don qui lui est fait par ces hommes et femmes de vocation et de passion que sont les comédiens et comédiennes… Le festival d’Avignon est toujours une découverte, une surprise unique qui fait mentir la sentence de l’Ecclésiaste « rien de nouveau sous le soleil » … Sous le soleil d’Avignon tout est toujours nouveau, tout est un éternel commencement, celui propre à la création artistique, commencement qui demande à rencontrer de notre part un désir nouveau.
Écoutons l’ouverture de Dans la solitude des champs de coton :
Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous et pour plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m’en chasse pas, c’est que j’ai ce qu’il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi, et c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire