BOUQUINS
Un spectacle drôle et érudit
Festival off d’Avignon – 2026
Le petit Louvre / 17h45
Texte : Pierre Emonot
L’Olympe Compagnie
Qu’est-ce que la Littérature au juste ?
La Littérature est-elle l'art des beaux textes ? Un patrimoine à sauver ? Ou au contraire une institution dépassée ? Pourquoi certains livres qui nous ennuient tant sont-ils reconnus comme des chefs-d’œuvre ? Pourquoi les textes de Victor Hugo sont-ils considérés comme littéraires, mais pas la notice de montage d’une étagère suédoise ? Pour répondre à ces questions, Pierre Emonot s’est donné le défi de condenser en une heure des centaines d’années d’histoire de la littérature, de l’Antiquité jusqu’à notre époque. En professeur passionné et amusant, il nous initie aux auteurs marquants de notre patrimoine. Venez découvrir pourquoi Jean-Jacques Rousseau détestait les fables de La Fontaine, pourquoi Germinal porte ce titre, ou comment Madame de Lafayette a révolutionné l’art du roman. Et bien plus ! Un seul-en-scène érudit et plein d’humour, qui laisse place aux traits d'esprit et aux beaux textes. Que vous aimiez la littérature, qu’elle vous intrigue ou que vous en ayez peur, Pierre Emonot saura vous donner le goût d’ouvrir un livre.
Un spectacle succès du festival d'Avignon 2025
Le Progrès : "Attention : talent !"
Le Dauphiné libéré : "Un artiste total qui promet"
(Description sur le site du festival off)
Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :
Si une histoire frappe à ta porte…
Bouquins
Je suis retourné voir Bouquins cette année au Petit Louvre. Pierre Emonot a pu ajouter 15 minutes au spectacle présenté en 2025, et le plaisir que j’avais eu à l’entendre n’en a été que plus intense ! Dans ce seul en scène Pierre Emonot met son érudition littéraire au service de tous. Réussir à présenter un panorama de la littérature avec ses différentes écoles stylistiques de l’antiquité à nos jours en 1h15, c’est déjà un exploit qui mérite d’être salué et témoigne d’un esprit de synthèse hors du commun. On perçoit l’énorme travail qui est derrière ce texte ciselé comme un bijou où chaque élément a été soupesé, réfléchi et choisi. Ecouter Pierre pendant ce seul en scène, c’est immédiatement se dire : c’est le professeur de français ou de Lettres que j’aurais tant aimé avoir pendant mes études ! Le professeur dont on a tous rêvé un jour ou l’autre en s’ennuyant en cours. Bouquins est en effet un cours magistral de par son érudition et le brio du comédien, mais bien plus que cela : c’est un cours qui passionne, qui fait rire, qui donne envie d’aller plus loin, d’en savoir plus… et pourquoi pas, à l’époque où les écrans de nos ordinateurs et smartphones accaparent beaucoup (trop) de notre temps, revenir aux bons vieux livres pour en faire nos compagnons de route. Car les bouquins demeurent étonnamment modernes comme en témoigne cette vidéo d’un espagnol sur You Tube (avec possibilité d’activer les sous-titres en français), et que je vous invite à visionner avant de poursuivre la lecture de ma critique du spectacle :
Popularlibros.com - BOOK - Versión completa
https://www.youtube.com/watch?v=iwPj0qgvfIs
Une partie de Bouquins traite des incipit : la première phrase d’un livre. Pierre nous donne ce conseil d’apprendre par cœur les incipit des œuvres les plus connues… pour briller en société ! Mais son propos est bien plus profond. Par exemple quand il nous parle du commencement du roman de Céline Voyage au bout de la nuit : Ça a débuté comme ça. Pierre nous démontre en quoi cette simple phrase est en fait tout un programme annonçant en microcosme l’essentiel de l’œuvre et de son style. Dans Mort à crédit : Nous voici encore seuls. Céline apprécie les formules brèves ! Apprendre des incipit par cœur cela fonctionne pour des œuvres écrites en français. Mais quid des œuvres traduites en français à partir d’une autre langue ? Cela ne fonctionne plus puisqu’il existe pour les œuvres majeures différentes traductions. Ainsi pour l’œuvre d’Homère je peux choisir d’apprendre l’incipit de l’Illiade et l’Odyssée dans la superbe traduction de Leconte de Lisle :
Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers.
Traduire ainsi le commencement de l’Illiade, c’est trahir l’intention d’Homère qui met en tête de son récit, donc en exergue, le mot colère…
Et maintenant l’incipit de l’Odyssée :
Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie…
Pour rester chez Homère Pierre Emonot nous montre comment la poésie homérique est née de nécessités pratiques. Les aèdes, ceux qui déclamaient ces longs poèmes lors des veillées, des fêtes religieuses et des concours, devaient mémoriser ces textes. La versification était d’abord au service de la mémorisation alors que pour nous il s’agit essentiellement d’esthétique, de beauté de la langue. De même les épiclèses ou épithètes accolées aux noms des dieux ou des héros, pouvaient faire gagner quelques secondes à l’aède qui avait du mal à retrouver dans sa mémoire la suite du poème… Aurore aux doigts de rose, Achille aux pieds légers…
On pourrait aussi retenir les derniers mots d’une œuvre littéraire. Par exemple pour les Métamorphoses d’Ovide :
J’ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
Ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n’a de droit
Que sur mon corps ! Qu’il finisse mon temps incertain de vie :
Immortel en ma meilleur partie, par-dessus les astres hauts
On me portera, mon nom sera ineffaçable ;
Partout où s’étend, sur les terres dominées, la puissance romaine,
La bouche du peuple me lira ; j’irai, connu, à travers siècles
Et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles d’un poète, je vivrai.
Ce magnifique épilogue des Métamorphoses témoigne du rapport étroit entre désir d’immortalité et littérature. Dans ce cas le dernier mot de la traduction de Marie Cosnay correspond bien au dernier mot latin du texte d’Ovide : vivam.
Dans Bouquins Pierre Emonot nous montre aussi l’importance du contexte historique, social et culturel pour comprendre une œuvre littéraire ou un style littéraire. Ecrivant cette critique quelques jours après avoir écouté Pierre, ma mémoire me fait forcément défaut, mais soyez assurés de ce que son spectacle contient de nombreuses pépites et trouvailles que je n’ai pas signalées dans cette critique… Mon père Gilles a été bouquiniste sur le marché d’Aix-en-Provence pendant des années, j’ai grandi au milieu des livres, et je suis donc d’autant plus sensible au talent et à l’humour que Pierre Emonot a mis au service de son amour de la littérature dans Bouquins, spectacle qui pourrait bien durer deux heures sans une seule minute d’ennui ! J’espère que Pierre pourra présenter lors du prochain festival une version encore plus longue !
En résumé Bouquins est un spectacle drôle et érudit qui devrait être déclaré d’utilité publique ! Je rappelle qu’en latin le mot livre (liber) et le mot liberté (libertas) commencent de la même manière, comme pour signifier que lire c’est commencer à être libre. La culture est toujours source de liberté. C’est à ce titre qu’elle est précieuse.
En bonus pour ceux qui voudraient lire un livre absolument passionnant sur les « bouquins » et leur histoire, je recommande vivement l’œuvre de l’espagnole Irène Vallejo au titre tellement évocateur :
L’infini dans un roseau – L’invention des livres dans l’Antiquité
(Les Belles Lettres, 2021, 501 pages).

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