APRÈS LA FIN
Sauveur bourreau
Festival off d’Avignon – 2026
L’Oriflamme / 11h30
Texte : Dennis Kelly
Mise en scène : Claudia Fortunato
Compagnie Art Blixt
Et si "la fin du monde" était une histoire d’emprise ?
Louise se réveille enfermée dans un bunker. Mark, son collègue de travail, assure l’avoir sauvée d’une apocalypse nucléaire. Alors le doute s’installe dans ce huis clos psychologique : entre danger, désir et manipulation. Louise observe, se questionne et impose sa liberté sous haute tension. « Après la fin » est un thriller sensoriel et sulfureux sur l’obsession, l’héroïsme contemporain et la fabrication du réel. Un face-à-face vertigineux entre deux solitudes contemporaines où chaque certitude sur l’amour et la mort vacille.
« Une belle ode à la viscéralité ! Le jeu des comédiens est tendu et brillant. Une claque théâtrale pleine d’émotions, avec un regard féminin autour du sujet de l’emprise et de la résilience. La mise en scène de “Après la fin” par Claudia Fortunato vous prendra aux tripes ! Un vertige ! » — LA CONVERSATION MÉDIA
(Description sur le site du Off)
J’ai découvert l’œuvre théâtrale du britannique Dennis Kelly (né en 1970) lors de l’édition 2025 du festival Off avec Orphelins et Girls & Boys. L’excellente version d’Orphelins par Nacéo, reprise et modifiée pour cette édition 2026 du festival Off au théâtre des Barriques, m’a permis de comprendre ce que signifiait le concept théâtral In yer face, cher à Dennis Kelly. En cette 60ème année du festival Off deux versions d’Après la fin étaient proposées aux festivaliers. Cela m’a donc permis d’approfondir ma connaissance du théâtre de Kelly. Je ne parlerai ici que du spectacle donné à l’Oriflamme dans la mise en scène de Claudia Fortunato avec Julien Grisol dans le rôle de Mark et Claudia dans celui de Louise.
Après la fin est un huis clos apocalyptique censé se dérouler en une semaine dans un abri anti atomique après une attaque nucléaire causée par des terroristes. L’itinéraire du récit part d’un espace fermé (le bunker) et s’achève dans un autre espace fermé (la prison). Ce rapport symbolique entre le lieu de départ et celui d’arrivée nous suggère que le bunker est peut-être lui aussi une prison… Avec une inversion entre les deux personnages dans le rôle du prisonnier. Au départ Louise dans le bunker, à la fin Mark en prison. Le texte de Kelly traite essentiellement de la liberté et de ce qui s’y oppose par la manipulation, le chantage, l’emprise et la domination… Mark et Louise sont des collègues du bureau. On apprend au fur et à mesure de leur cohabitation difficile dans le bunker que la veille de la catastrophe ils ont passé un moment ensemble dans un pub avec un certain Francis. Mark se présente à Louise comme son sauveur. C’est grâce à lui qu’elle se retrouve dans son abri, coupée du monde extérieur. La mise en scène nous la montre inconsciente sur l’échelle qui relie le bunker au monde extérieur, là-haut. Le doute peut alors s’installer… s’agit-il d’un sauvetage ou bien d’un enlèvement en vue d’une séquestration ? Louise a-t-elle été droguée par Mark ? Le décor du bunker est minimaliste : deux lits, quelques boites de rations alimentaires, le matériel pour jouer à Donjons et Dragons (le tout premier jeu de rôle sur table de genre médiéval-fantastique créé en 1974), un appareil radio. Cette sobriété, logique dans le cadre d’un abri anti atomique, sert la puissance du jeu des deux comédiens. Le personnage de Mark se caractérise en même temps par un amour obsessionnel pour Louise et une jalousie intense. Ce mélange explosif d’amour unilatéral et de jalousie (qui se situe à un double niveau nous le verrons) va « transformer » Mark en bourreau de Louise. L’emprise de l’homme sur la femme s’exerce par une tactique de privation de nourriture, de chantage et aboutit dans un déferlement de pure violence : Louise finira bel et bien enchaînée, prisonnière. La jalousie de Mark n’est pas seulement amoureuse (vis-à-vis de Francis), elle est aussi sociale. Dennis Kelly nous montre d’une manière glaçante ce que peut produire chez certains le sentiment de déclassement. Louise incarne aux yeux de Mark la « bobo » à l’aise dans la vie, entourée d’amis, à qui tout réussit… ce qui ne semble pas être son cas. Comme dans Orphelins on perçoit nettement une réflexion politique chez Kelly. Mark est présenté comme un fasciste et un raciste. Si le récit institue une tension croissante vers la violence, une violence qui va jusqu’au viol, il n’est pas pour autant dénué d’humour dans la mise en scène qu’en donne Claudia Fortunato. L’épisode de Donjons et Dragons est de ce point de vue hilarant même s’il fait pleinement partie du « jeu » pervers de Mark pour faire de Louise son objet. Le récit de Kelly réserve cependant bien des surprises au spectateur avec de nombreux renversements de situation jusqu’au Deus ex machina précédant le dénouement. La question centrale que pose Après la fin est celle de l’amour non réciproque. Il n’existe pas d’amour possible sans le respect de la liberté de la personne aimée. C’est ce que Mark n’est pas en état de comprendre ou d’accepter. Pour lui l’amour peut se contraindre par la force. C’est ce qui le rend à la fois bourreau et pitoyable. Il a « droit » à l’amour de Louise.
J’ai beaucoup apprécié la mise en scène de Claudia Fortunato. J’ai encore plus apprécié le jeu des deux comédiens : précis, net et tranchant. Julien et Claudia interprètent admirablement bien Mark et Louise. Ils conjuguent l’irruption progressive de l’emprise et de la violence avec la légèreté d’un humour qui, paradoxalement, parvient à nous faire éclater de rire… comme une soupape de sécurité, tout cela accompagné par un choix musical judicieux. Après la fin est un véritable bijou théâtral. On ne peut être qu’impressionné par le travail fourni par Claudia et Julien et la précision avec laquelle ils incarnent le texte de Kelly, mélange détonant de violence et d’absurde.

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