POUCET
Théâtre-Opéra baroque
Festival off d’Avignon – 2026
La Factory – Collège Vernet / 20h40
Texte : Victor Pestanes
Mise en scène : Victor Pestanes
PLATO ASBL
Odyssée urbaine aux allures de cabaret, Poucet s'enfonce dans Bruxelles entre fées divers et contes de faits.
Bruxelles. 1991. Le long des boulevards luisants, Poucet sillonne la capitale mouillée à la rencontre des marginaux et des nuisibles qui empruntent aux contes des reflets trompeurs. Entre chansons françaises, hémoglobine et paillettes, dix artistes au plateau déterrent trente-huit personnages issus des archives judiciaires belges. Dans cette fiction documentaire, les artistes invitent chaque soir une personne à devenir Poucet. Le temps d’une représentation, cet heureux élu devient le héros d’un thriller haletant et entraîne avec lui tout le public dans une course folle à travers la nuit.
Prix de la mise en scène et prix de la création lumière - Festival Court Mais Pas Vite (Théâtre des 3T - Paris)
(Description sur le site du Off)
Autant le dire tout de suite : parmi les nombreux spectacles que j’ai pu voir dans le cadre du festival Off, et cela depuis maintenant quelques années, je n’ai jamais rien vu de semblable à Poucet. Déjà un format de 2 heures avec dix comédiens, cela sort de l’ordinaire pour le Off. Poucet est donc un OVNI théâtral qui nous vient de Belgique sous l’inspiration et la conduite de Victor Pestanes qui, avec les comédiens de PLATO, nous offre un spectacle inclassable, puissant, virtuose et inoubliable. D’où mon titre de théâtre-opéra baroque. Et Victor Pestanes a un sacré talent pour être capable de donner vie à un tel projet totalement hors normes. Aucune minute d’ennui dans ce maelstrom de 2 heures qui conduira Poucet (le seul personnage à ne pas être un comédien !) du jour de son anniversaire (17 ans) à Bruxelles jusqu’à une villa de Mougins sur la Côte d’Azur… L’essentiel de ses péripéties et de ses malheurs se déroulant en différents actes, de nuit, dans un Bruxelles interlope. Ce « thriller documentaire » est offert au public sous la forme d’une émission radio relatant des faits réels survenus dans les années 1990 dans la capitale du royaume de Belgique. Chacun des actes de la pièce correspondant à une nouvelle émission, le fil rouge étant le personnage de Poucet. Les fées divers et contes de faits relèvent de l’horrible… une succession de crimes divers et de descente aux enfers… âmes sensibles s’abstenir ! Blaise Pascal exposait dans ses Pensées la misère et la grandeur de l’homme. Poucet expose la misère humaine pendant deux heures. Illustration parfaite du verset biblique : « le cœur de l'homme est compliqué et malade ! Qui peut le connaître ? » (Jérémie 17, 9). Avec Poucet nous nous enfonçons dans les ténèbres de l’âme humaine, bien plus noires encore que la nuit pluvieuse de Bruxelles dans laquelle Poucet erre à la recherche d’un abri, ténèbres aux limites de la démence. Étrangement, malgré un si sombre contenu, Poucet n’est pas un spectacle désespérant, une œuvre totalement noire. Victor Pestanes a réussi à présenter ces faits divers, ces crimes monstrueux, de manière baroque, poétique (le passage dans lequel une poubelle renversée se fait source de lumière) et festive (la chanson, la danse, la chorégraphie, la musique y contribuent fortement). En ce sens il serait inexact de parler à propos de Poucet de complaisance malsaine dans l’exposition du mal dont nous sommes capables, de l’enfer que nous pouvons créer nous-mêmes sur cette terre. Il y a même de la légèreté, et parfois une forme de joie pure qui échappe au bourbier général dans lequel Poucet semble s’enfoncer toujours davantage. Dans l’un des actes du spectacle l’irruption de Poucet, cherchant un refuge pour la nuit, dans un bordel où les filles sont tenues en esclavage, véritablement emprisonnées, va permettre une belle rencontre entre Poucet et l’une de ces prostituées, rencontre qui va culminer dans un acte de pure charité, dans un don de soi, une prise de risque, de la part de celui qui a tout perdu, se retrouve à la rue et qui se sent menacé, car Poucet a découvert un malheur encore plus indicible que le sien… Au terme de ce spectacle total que constitue Poucet nous ne devenons pas misanthropes, nous devenons miséricordieux. Tant de misère humaine, l’excès du mal lui-même, nous déchirent le cœur… et appellent un excès de miséricorde ! Et puisque toute justice humaine est imparfaite, voire mensongère (le spectacle nous le rappelle au passage…), le spectateur échappe à la tentation de se transformer en juge. Son cœur est déchiré… La miséricorde, n’est-ce pas un cœur qui se penche avec pitié sur les misères d’autrui et la misère même du mal qui semble vouloir détruire en nous l’humain ? En sortant du chapiteau du collège Vernet j’ai pensé à un très beau passage de la Lettre aux artistes (1999) du pape Jean-Paul II :
Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption (n°10).
En dépit de son contenu violent et choquant, Poucet est un spectacle profondément humain, un beau spectacle qui ne laisse pas le spectateur indemne. Parmi mes coups de cœur de cette édition 2026 Poucet tient une place à part de par l’unicité de ce qu’il représente et qu’il est bien difficile de restituer avec des mots. Le talent indéniable de Victor Pestanes et des comédiens de PLATO a rendu féérique ce qui dans la réalité est horrible. Nous n’en restons pas aux comptes-rendus de l’émission radio, loin de là, car le thriller documentaire se transmute par l’alchimie d’une mise en scène géniale en opéra baroque. C’est à cela que l’on reconnaît les artistes véritables. Poucet incarne une sentence bien connue de Baudelaire et que j’apprécie énormément :
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire