SI UNE HISTOIRE FRAPPE A TA PORTE…
N’ayons pas peur d’écrire !
Festival off d’Avignon – 2026
Au coin de la lune – Luna théâtres / 13h
Texte : David Guez, Thibaud Guillon-Marchi et Edouard Eftimakis
Compagnie Sans Roi
À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ?
Un jeune auteur en manque d’inspiration se pose la question et commence une enquête à travers le temps. Sur sa route, il croisera entre autres Boris Vian, George Sand, Shakespeare… Il ira jusqu’à l’antiquité grecque… Jusqu’à la grotte Chauvet.
Dix mille ans d'histoire. Dix auteurs. Dix époques. Il pose une question simple : « Comment faites-vous pour écrire une nouvelle histoire ? »
"Le plaisir de la troupe et l’intelligence du propos nous entraînent totalement. Loin d’être didactique, Si une histoire frappe à ta porte… nous donne envie de relire des classiques, et de louer et applaudir celles et ceux qui arrivent toujours à créer… même si tout a déjà été dit." - Cult.news
"Ce trio truculent évolue dans un décor épuré et embarque dès le début le public dans leur aventure où le respect côtoie l’impertinence." - La Dépêche
"L’adresse, la complicité et la justesse du trio embarquent sans relâche le public. (...) Un hommage ludique et pertinent à la transmission éternelle des histoires." - Théâtral Magazine
(Description sur le site du Festival off)
Lors de l’édition 2025 du Festival off j’avais vu avec grand plaisir deux spectacles de grande qualité, différents quant à la forme et au contenu, mais qui traitaient tous les deux de littérature, donc d’écrivains et de livres :
Si une histoire frappe à ta porte…
Bouquins
Je les ai revus cette année avec toujours autant de plaisir, et même un plaisir augmenté ! L’an dernier je n’avais pas eu le temps d’écrire une critique de ces spectacles, je m’y mets cette année ! Je commence par Si une histoire frappe à porte… un spectacle à la fois culturel et désopilant (on rit beaucoup !), conduit sur un rythme trépidant par un trio (David, Thibaud et Edouard) décidément très doué et inspiré ! Un véritable coup de cœur pour le fils de bouquiniste que je suis. Tout part du blocage d’un écrivain en herbe devant sa machine à écrire : page blanche, manque d’inspiration et surtout découragement et démotivation en pensant aux grands écrivains du passé… À quoi bon écrire quand tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi ? Dieu a écrit une super histoire avec les premiers chapitres de la Genèse… et pourtant il y a un serpent qui parle dedans. Mais notre écrivain débutant est obsédé par la question de la nouveauté ! Le mot histoire en grec signifie « enquête ». C’est donc une enquête auprès des grands génies (10 auteurs) qui le paralysent qui va débuter pour lui en commençant par Boris Vian et en remontant jusqu’à l’antiquité grecque ! Une enquête menée tambour battant avec beaucoup d’humour, de la musique, du chant et une overdose d’énergie sur scène. Le spectateur se cultivera donc dans la joie et la bonne humeur (on apprend l’air de rien pas mal de choses dans ce voyage littéraire) guidé par le trio de la Compagnie San Roi. Mais ce spectacle n’est pas d’abord un cours de littérature. Il veut nous faire entrer dans le mystère de l’acte d’écrire une histoire. L’enquête révèle que les grands auteurs littéraires restent et demeurent des hommes comme nous, en chair et en os (et des femmes qui se cachent sous un pseudonyme comme George Sand ou qui se veulent extrêmement discrètes comme Madame de La Fayette). Nous n’avons pas affaire avec eux à des dieux… Que l’on pense à la manière avec laquelle Shakespeare nous est présenté… L’enquête révèle surtout une filiation, une tradition littéraire… Les grands auteurs que nous vénérons ont puisé leur inspiration chez leur prédécesseurs… Ils n’ont pas tout inventé ex nihilo comme le Dieu créateur de la Genèse au commencement… L’enquête de Si une histoire frappe à ta porte… montre donc une continuité. Et si la vraie question n’était pas : Comment écrire une histoire nouvelle ? mais plutôt : Comment écrire des histoires déjà racontées mais d’une manière nouvelle, dans un style qui soit unique, dans un style qui soit le mien ? Si tous les écrivains sont incarnés sur scène dans un face à face avec l’écrivain débutant qui les interroge, un seul échappe à cette règle : c’est Dante dont on ne voit pas le visage, on n’entend que sa voix, il est suggéré simplement par la lumière d’une torche. Et c’est lui qui va nous faire descendre aux enfers en sa compagnie pour nous inviter à rencontrer deux des trois grands auteurs tragiques de la Grèce antique, Eschyle et Sophocle qui, même dans le royaume d’Hadès, continuent leur éternelle querelle sur qui est le meilleur, qui a le meilleur style etc. Comme quoi le génie littéraire ne va pas toujours de pair avec l’humilité et la faculté de reconnaître le génie chez les autres ! La vanité n’épargne pas les grands génies ! Ce moment passé en compagnie de Dante est plein de poésie et de mystère, on y entend avec plaisir la langue italienne (et pas seulement l’incipit de La divine comédie ! Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue). Il s’agit aussi d’un clin d’œil à deux passages de la littérature antique.
Le premier dans l’Odyssée d’Homère : La Nekuia ou Nekyia (du grec ancien Νέκυια, de νέκυς / nékus/nékys, « le mort, le cadavre ») est un rituel sacrificiel lié à la mythologie grecque et ayant pour but d’invoquer les morts dans un nécromantéion. C’est aussi en particulier le titre donné au chant XI de l’Odyssée relatant l’invocation du défunt devin Tirésias par Ulysse qui, cherchant désespérément à rentrer à Ithaque, reçoit de Circé le conseil d’aller consulter le devin thébain à propos de l’avenir de son périple… Tirésias étant mort, Circé initie Ulysse aux secrets d’un rituel qui lui permettra de communiquer avec lui malgré tout. Il ne faut pas confondre la Nekuia avec une catabase, qui désigne la descente aux Enfers de dieux et de héros (Wikipédia)
Le second dans l’Enéide (Livre VI) de Virgile où il s’agit cette fois d’une catabase.
Un seul regret dans cette magnifique enquête littéraire… l’absence de la littérature antique latine… Virgile ? Ovide ? Ou pourquoi pas Juvénal ou Martial ? Si une histoire frappe à ta porte… n’en demeure pas moins un excellent spectacle débordant d’une énergie incroyable, une superbe déclaration d’amour à la littérature ! David, Thibaud et Edouard nous donnent envie de lire. C’est suite à leur spectacle que j’ai acheté La divine comédie. Il me reste maintenant à m’y plonger ! David, Thibaud et Edouard nous donnent, pourquoi pas, envie d’écrire… Ils ont bien écrit ce spectacle…. Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas vous ? A la fin du spectacle l’écrivain débutant, au terme de ce voyage initiatique dans le temps, comprends que l’essentiel, c’est de s’y mettre. La « nouveauté » qu’il recherchait tant dans le contenu, n’est-ce pas d’abord lui-même ? C’est une histoire nouvelle parce que c’est moi qui l’ai écrite… et que je suis unique en tant que personne humaine.
A la sortie du spectacle les comédiens m’ont offert un marque-page avec une citation de Paul Valéry qui m’a intrigué… Je suis allé faire une recherche sur Internet, et la voici dans son contexte plus large :
Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles. Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.
Paul Valéry, Variétés II, La Petite Lettre sur les Mythes (1930), pp. 243-258

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