jeudi 20 juillet 2023

TOMA. A l'origine

 


TOMA. A l’origine

Je veux qu’on me voie

Festival off d’Avignon – 2023

Théâtre de l’Arrache-cœur / 22h30

Texte : Toma

Mise en scène : Sébastien Houbani - Toma

Compagnie : Furax

Entre seul en scène et musique, ce spectacle de Toma est un moment de pure grâce. Imaginez en effet les confessions de saint Augustin transposées dans la France contemporaine des banlieues. Toma, enfant et jeune de la banlieue parisienne, à la recherche de ses origines (qui est ma mère, qui est mon père ?), traumatisé par l’ignorance de l’origine, ne s’adresse pas à Dieu le Père comme Augustin mais à chacun des spectateurs, et il nous touche directement au cœur nous faisant communier au mystère de sa propre vie. Comme indiqué dans le programme du Off (page 91), c’est une prise de risque et une mise à nu totale née d’un besoin viscéral de se raconter. A travers les chansons de Toma accompagnées à la guitare et des récits autobiographiques, on revit avec l’artiste la trajectoire de vie qui l’a conduit de l’enfant de banlieue à l’artiste adulte. On passe ainsi avec lui d’une vie de galères et de colère, de ce besoin d’être vu et reconnu par les autres, à la maturité de l’adulte qui a trouvé dans l’expression artistique et dans la paternité sa rédemption et son salut, sa catharsis pour reprendre l’expression antique. Avec une très grande sensibilité et un talent réel pour le verbe poétique Toma nous transmet un magnifique message d’espérance. Il nous donne envie de croire en l’homme, car comme l’écrivait l’auteur spirituel suisse Maurice Zundel il est plus difficile de croire en l’homme que de croire en Dieu. La performance de Toma, c’en est réellement une, est un hymne à la vie. On ne sort pas indemne de ce spectacle sauf si l’on a un cœur de pierre… Mais l’artiste Toma est capable de briser nos cœurs les plus endurcis. On en sort réconcilié.  Immergés dans ce beau parcours humain, on en pleure d’émotion et de gratitude. Comme Augustin que je citais au début, Toma livre le secret de sa vie et de sa réconciliation avec lui-même et le monde. Ainsi qu’il est dit dans le programme du Off pour faire la paix en somme, pour faire la paix ensemble !

 


mardi 18 juillet 2023

MARTYR de Marius von Mayenburg / Mise en scène: Olivier Peigné

 


MARTYR

Le fondamentalisme comme anti-humanisme

Festival off d’Avignon – 2023 (jusqu’au 22 juillet)

La petite caserne / 19h15

Texte : Marius von Mayenburg

Mise en scène : Olivier Peigné

Compagnie : Infamily

Olivier Peigné, comédien, metteur en scène et enseignant au cours Florent, a mis en scène pour cette édition 2023 du festival d’Avignon un texte écrit en 2012 par l’allemand Marius von Mayenburg.  C’était pour lui une évidence que de réaliser ce travail avec une troupe d’acteurs amateurs et professionnels autour du thème du fanatisme religieux. Le pitch de la pièce de Mayenburg est extrêmement simple : Un adolescent révolté qui cherche des raisons à son existence et va mettre en danger son environnement familial, scolaire et amical par fanatisme religieux. Le décor est tout aussi simple : on passe sans cesse de l’univers du lycée (table et chaises) à celui du foyer de Benjamin (table et chaises) qui vit seul avec sa mère. Un objet, omniprésent, sert de fil rouge au récit qui tend en se déroulant vers le drame : un livre. Celui de la Bible que Benjamin tient toujours entre ses mains et dont il ne cesse de citer les versets les plus tranchants, les plus violents, les plus radicaux pour affirmer détenir la vérité à la face d’un monde pourri et perdu, condamné à la colère de Dieu et à la damnation, le monde de sa mère divorcée et celui de ses professeurs enseignant la théorie de l’évolution et délivrant des cours d’éducation sexuelle… Ce livre se retrouve, dans une autre édition, dans les mains de sa professeure désemparée face à l’attitude de son élève. Pour mieux le comprendre elle se met, elle aussi, à l’étude de la Bible. Et ce faisant menace sa relation de couple. MARTYR incarne cette redoutable question philosophique parfois proposée au bac de philo : peut-on, doit-on, tolérer l’intolérable ? La prof de Benjamin refuse de devenir tout aussi intolérante que son élève mais en vain… Il y aussi le prof de religion (nous sommes en Allemagne), personnage assez inconsistant, qui tente, bien maladroitement, de remettre le jeune lycéen dans le droit chemin puis le proviseur qui veut surtout éviter tout conflit mais qui, peu à peu, cède au terrorisme religieux de Benjamin… Ce dernier, magistralement interprété par Gary Hubert, est le centre absolu de l’action. Tout tourne en effet autour de lui (il se fait idole). Son excès de religiosité mal intégrée et mal comprise lui donne un pouvoir sur son ami (handicapé donc rejeté par les autres élèves), sur sa mère et ses professeurs. Il devient un manipulateur et un petit dictateur qui veut imposer à tous sa vision de la Parole de Dieu. Quitte à utiliser violence et menaces… MARTYR nous montre le propre de tout fanatisme religieux : la raison n’a plus aucune place aux côtés de la foi. Car à chacun des versets cités par Benjamin pour justifier son radicalisme et sa haine du monde pécheur, on pourrait objecter un autre verset de la Bible allant dans un sens tout différent (ce que tente de faire sa prof), ce qui créerait l’équilibre de la vérité biblique. Benjamin illustre ici le fidéisme (la foi sans la raison, la foi contre la raison), doctrine condamnée par l’Eglise catholique lors du concile Vatican I. Comment ne pas penser ici à la métaphore par laquelle commence l’encyclique La foi et la raison (1998) du pape Jean-Paul II ? La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. Benjamin utilise la Bible comme si c’était un catéchisme, ce que n’est pas ce livre extrêmement complexe et nécessitant comme toute œuvre littéraire une interprétation et une remise du texte dans son contexte historique. Surtout il utilise la Bible comme une arme, comme un moyen d’agresser Juifs, homosexuels etc. Benjamin incarne encore davantage ce que l’on appelle le fondamentalisme biblique. Chaque verset de la Bible étant perçu comme une parole venant directement de Dieu sans aucune médiation humaine, il faut obéir sans discuter, sans chercher à comprendre. Bref c’est le danger d’une lecture littérale de la Bible, lecture particulièrement populaire au sein des églises/sectes américaines de type évangélique, qui se sont répandues dans le monde entier à coups de dollars, où à la radicalité du discours s’associe « les miracles de guérison », ce que l’on retrouve parfaitement dans ce spectacle. Ne pensons cependant pas que les Eglise traditionnelles (Catholique, Protestantes et Orthodoxes) soient totalement préservées de cette dérive fondamentaliste qui ne peut que déboucher sur le fanatisme. L’intégrisme catholique en est une variante bien contemporaine dans notre pays, c’est le fondamentalisme de la Tradition. On perçoit bien dans le parcours de ce jeune lycéen comment la religion chrétienne qui prône l’humilité, le service et l’amour du prochain, l’ouverture universelle à tous, peut se travestir en un pharisaïsme orgueilleux qui prend plaisir à condamner et à juger. Ou comment un certain christianisme peut devenir anti-évangélique, opposé aux enseignements du Christ. De cette décision de Benjamin de faire sécession d’avec un monde considéré comme pourri naît la violence, le désir de supprimer ce monde qui « n’obéit pas à Dieu ». Tout le contraire de ce que le Concile Vatican II (1962-1965) a affirmé dans sa constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes). Benjamin se présente sous la posture d’un martyr de la foi, mais comme tout fanatique, c’est lui qui martyrise son entourage en refusant tout dialogue, en refusant d’entendre raison. Le drame de ce récit, d’un réalisme saisissant, consiste dans le fait que l’évolution de ce lycéen l’a rendu incapable d’entendre une autre voix que la sienne (les versets de la Bible avec lesquels il assomme son entourage à longueur de journée sont-ils autre chose que la projection de ses propres pulsions ?). La descente aux enfers du jeune homme correspond avec le fait qu’aucun discours rationnel n’a de prise de lui. Benjamin finit par se déshumaniser… Il aurait pu ouvrir sa Bible au chapitre 8 de saint Jean et se laisser toucher par le message de miséricorde de Jésus, venu non pas pour condamner mais pour sauver…

Quant à Jésus, il s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »


lundi 17 juillet 2023

4 critiques écrites par Marie Jaurto

 


Si la gouaille du Montmartre de Lautrec et du Moulin Rouge ne vous font pas peur, ce spectacle de poche est pour vous. Le texte écrit par Sophie Garnaud est la quintessence même de l’époque : les femmes n’ont plus envie de n’être là que pour le plaisir des hommes ou que « la boniche » de tout le monde… Le cancan va donner à quelques pionnières une arme de charme pour se libérer. La rencontre de Jane Avril et Henri de Toulouse Lautrec, tous deux portant leur malheur et leur talent, change le regard du spectateur : les bas-fonds de la société parisienne montrent leurs âmes en exprimant d’un pas de danse dégourdi ou d’un coup de pinceau de génie que l’humain est beau, grand, vivant et mérite le respect. Ils jouent bien, ils sont bons, la justesse du texte et du ton vous emmène en 1890/92 …allez-y !




En 2023, la politique ne nous surprend plus… On a ENFIN compris où ILS voulaient nous emmener pour leur confort, leur profit, leur pouvoir, leurs bénéfices et j’en passe… On a ENFIN vu les magouilles, les mensonges, les tractations et manipulations qui installent les candidats qui sauront obéir et faire ce qu’il faut…

Séance endiablée, rythme impétueux pour évoquer sans concession un grand Jacques que beaucoup avaient peut-être imaginé plus sincère …. Il aimait les pommes et les vaches…. Mais qui depuis ses jeunes années savourait le froissement des billets à ses oreilles…

Un bon spectacle qui mériterait une salle plus grande et plus confortable pour le plaisir complet des spectateurs mais qui fait défiler avec humour, sarcasme et ironie la liste de ceux qui font tout pour eux et rien pour nous !




Le pari proposé : prouver que la langue française peut largement remplacer l’anglais pour que l’on prenne plaisir à écouter swing et jazz (Django Reinhardt, Lester Young, Miles Davis, Dave Brubeck, Chick Corea, Duck Pearson, Duke Ellington, Charlie Parker). Gagné haut la main ! Les textes sont émouvants ou hilarants, les voix sont superbes et l’interprétation de haut vol. L’humour brillant fait virevolter les mots et les figures de style.

Du bonheur, de la joie et un mot en sortant : on en reprendrait bien un autre !!!




Un grand Monsieur qui sait manier les mots et les émotions sans trucages, LA VERITE pure et dure … On partage ou on ne partage pas mais on ne peut pas rester indifférent …

                                    

L’humain sous son plus beau visage, celui qui parle juste, qui aime la vie et ses congénères, qui regarde loin envers et contre tout car l’espérance ne peut jamais s’éteindre quand on suit le chemin du droit, celui de dire « je ne suis pas d’accord, ce n’est pas bon pour moi. » Et pour le plaisir, de l’humour, de la joie, le charme de l’Italie…

 








 


vendredi 14 juillet 2023

OVNI d'Ivan Viripaev - mise en scène d'Eléonore Joncquez

 


OVNI

La puissance bouleversante de la conscience d’être au monde

Festival off d’Avignon – 2023

11. Avignon / 19h45

Texte : Ivan Viripaev[1]

Mise en scène : Eléonore Joncquez

Compagnie : Théâtre du Fracas & Compagnir Pollock Nageoire

En étudiant le programme du festival off de cette année 2023, je tombe sur la pièce OVNI. Un titre qui m’invite spontanément à l’ignorer vu mon manque d’intérêt absolu pour le monde des extra-terrestres… mais en lisant le descriptif j’accroche immédiatement : Neuf personnes témoignent de leur contact avec une force transcendante dont la rencontre a d’un coup modifié absolument et irrévocablement leur rapport au monde et à eux-mêmes. Le mot OVNI a été choisi en tant qu’acronyme pour dire le mystère. Quant au visuel choisi pour illustrer OVNI c’est une adaptation de la fameuse création de l’homme par Dieu sur la voute de la chapelle Sixtine, le doigt de Dieu tendu vers la main d’Adam. Vision géniale de Michel-Ange pour exprimer le sentiment de connexion avec une force transcendante dont parle le dossier de presse d’OVNI. Le choix de ce détail d’une scène de la création, référence au texte qui inaugure la Bible avec le premier chapitre de la Genèse, est une excellente introduction à la confession intime des 9 personnes qui vont nous livrer leur expérience d’une relation nouvelle et imprévue avec une réalité surnaturelle, relation qui les conduit au sentiment d’être des créatures recevant leur existence d’une altérité, expérience débouchant sur la gratitude et sur une conscience très stoïcienne de faire partie d’une harmonie totale, le cosmos.

OVNI est clairement l’un de mes coups de cœur de ce festival 2023. Je partage sans réserve ce qu’en dit L’Humanité, on ressort en effet de cette succession de confessions-témoignages en ayant un fort sentiment d’avoir vécu avec les acteurs (et les personnages qu’ils incarnent) une expérience d’ordre mystique, bref un moment de grâce par la magie du théâtre capable de toucher les cœurs.

Les 9 témoignages sont interprétés par 5 comédiens, ce qui implique bien sûr que certains comédiens jouent deux personnages tout au long du déroulé d’OVNI. Les 9 personnes sont très différentes les unes des autres de par leur âge, leur profession, leur statut social, leur nationalité ou encore leur lieu de résidence. OVNI se présente donc d’emblée comme un spectacle à portée universelle même si son essence repose sur des témoignages par définition uniques et personnels. Comme l’affirme Eléonore Joncquez dans sa note d’intention on y perçoit cette densité, ce kaléidoscope incroyable de l’humanité. Ce spectacle nous plonge de plus en plus, de son commencement à son dénouement, dans le grand questionnement philosophique du rapport entre le particulier et l’universel, car ces personnes très différentes les unes des autres sont reliées profondément les unes aux autres par une expérience bouleversante qui, en les transformant et en faisant irruption dans leur vie, les unit. La mise en scène est assez géniale. Chaque personne est située dans son cadre de vie intime et caractéristique (un petit décor mobile le synthétisant) et, à la fin de la représentation, tous ces mini-décors restés sur scène sont comme les différentes parties d’une unique maison. Les transitions d’une confession à l’autre sont fort bien réalisées par de la musique, de la vidéo et de la danse. Chaque fois l’altérité, le transcendant ou le surnaturel font irruption comme un cadeau, une grâce dans la vie de ces personnes ordinaires. Et c’est bien cette grâce qui leur permet de retrouver leur juste place dans la vie et dans l’univers. On ne peut être que frappé par l’inspiration stoïcienne, voire spinoziste, de beaucoup de ces confessions où finalement ces hommes et ces femmes, décentrés de leur égo par l’altérité, découvrent le sentiment d’être des créatures, des parties d’un grand tout nommé par les stoïciens Cosmos, c’est-à-dire univers ordonné par la raison où chaque être est à sa place en communion avec les autres. On croirait entendre Sénèque ou Marc-Aurèle… Par exemple ces quelques Pensées pour moi-même de Marc Aurèle :

Représente-toi sans cesse le monde comme un être unique, ayant une substance unique et une âme unique (IV.XL). Il n’y a qu’une unique harmonie ; et, de même que le monde, ce si grand corps, se parfait de tous les corps, de même la Destinée, cette si grande cause, se parfait de toutes les causes (V.VIII). Il faut donc aimer pour deux raisons ce qui t’arrive. L’une parce que cela était fait pour toi, te correspondait, et survenait en quelque sorte à toi, d’en haut, de la chaîne des plus antiques causes. L’autre, parce que ce qui arrive à chaque être en particulier contribue à la bonne marche, à la perfection et à la persistance même de Celui qui gouverne la nature universelle (V.VIII). Le respect et l’estime de ta propre pensée feront de toi un homme qui se plaît à lui-même, en harmonie avec les membres de la communauté, et en accord avec les Dieux, c’est-à-dire un homme qui approuve avec acquiescement les lots et les rangs qu’ils ont attribué (VI.XVI). Si les Dieux ont délibéré sur moi et sur ce qui devait m’arriver, ils ont sagement délibéré… je dois donc aimablement accueillir les choses qui m’arrivent et m’en montrer content (VI.XLIV). Toutes les choses sont entrelacées les unes avec les autres ; leur enchaînement est saint, et presque aucune n’est étrangère à l’autre (VII.IX).

Pour citer à nouveau Eléonore Joncquez ce magnifique spectacle initiatique nous fait vivre d’une manière à la fois simple et intense la poésie de ces moments de suspens, entre ciel et terre, sans oublier les innombrables touches d’humour qui permettent le rire sans jamais entraver la réflexion existentielle.

Deux témoignages m’ont particulièrement touché, interprétés par le même comédien, Vincent Joncquez. Tout d’abord celui du jeune geek expatrié habitant Hong-Kong et qui constitue une ode au silence. Ce qu’il dit suite à la rencontre qui est la sienne ressemble beaucoup aux enseignements d’un moine bénédictin anglais, John Main, qui, suite à un voyage et un séjour en Asie, a remis à l’honneur dans l’Eglise catholique une méthode de méditation particulière visant précisément à se laisser habiter par le silence en répétant lentement un unique mantra Maranatha… Le bruit n’étant pas seulement extérieur mais aussi intérieur, le bruit permanent de nos pensées, de nos désirs, de nos jugements. Dans cette tradition spirituelle à la fois chrétienne et asiatique la rencontre avec l’altérité correspond à la découverte du silence qui apaise et guérit l’âme et permet la rencontre avec Dieu. Le second témoignage qui m’a marqué est celui du cadre d’entreprise allemand habitant Cologne et qui comprend suite à sa révélation que ce que nous nommons Dieu est essentiellement de l’ordre de la relation. Dans son témoignage c’est la mystique qui prime sur la morale. Cette partie du spectacle est une perle de réflexion théologique sur les notions de Dieu, de religion etc. On y entend que le but du christianisme n’est pas d’abord de nous rendre meilleurs mais de permettre une spiritualité de la relation, le Dieu chrétien étant lui-même relation. Cela n’est pas dit explicitement dans le texte de Viripaev mais quiconque a entendu parler de la Sainte Trinité ne peut qu’établir ce rapport.

Je conclus cette critique par les mots du programme du off nous présentant OVNI : chacun avec ses mots raconte son « avant » et son « après », cette faille émotionnelle dans le quotidien, cette lumineuse déflagration, cette expérience d’une communion totale. Le texte de Viripaev magistralement interprété par la troupe du Théâtre du fracas et merveilleusement mis en scène par Eléonore Joncquez nous démontre une fois de plus la puissance de cet art vivant qu’est le théâtre. Il y a pour tout spectateur qui franchit la porte du 11 et s’immerge dans OVNI un « avant » et un « après ». On ne ressort pas indemne de cette magnifique ode à la vie et à l’humanité, et c’est tant mieux pour nous.



[1] Ivan Alexandrovitch Vyrypaïev (en russe : Иван Александрович Вырыпаев) est un acteur, dramaturge, réalisateur, scénariste et metteur en scène russe né le 3 août 1974 à Irkoutsk (URSS).

http://theatre-russe.info/pages/whoswho/viripaev01.htm

 

 


jeudi 13 juillet 2023

Trois critiques écrites par Marie Jaurto / L'Hôtel des sept / La cuisine musicale / Cigalon

 

 L'Hôtel des sept



Balzac nous dit dans « Les paysans » : « À tout péché, miséricorde » … Alors rendez-vous vite au théâtre du Balancier !

 

La toute jeune compagnie ROSTAND, des Yvelines, installée dans l’hôtel des sept, nous entraîne … à pêcher… avec humour, entrain et talent !

 

Chacune de ces transgressions recensées au nombre de 7, est présentée comme une énigme que le spectateur doit reconnaître. Le fil était bon, il est bien tenu par les quatre interprètes qui se coulent dans tous les rôles, changent les décors avec élégance et charme, se vêtent et se dévêtent à la vitesse du vent pour le plus grand plaisir du public qui… au fil des minutes… essaie non seulement de trouver la faute illustrée tout en se demandant s’il est concerné par cette erreur passagère dont son voisin, lui, doit être adepte !! Un bon moment de théâtre !

PAGE 113 DU PROGRAMME DU OFF / 19H55 / AU VIEUX BALANCIER

LA CUISINE MUSICALE



Amoureux d’opéra, de musique et d’humour, ce repas au restaurant est pour vous !! La chef et son second concoctent un menu dans une cuisine où le piano n’a pas plus de touches que de plaques à induction ou de feu de bois mais où l’imagination est reine : cuillères, casseroles, fouets, bouteilles, couvercles, four se découvrent des fonctions et des rôles improbables et inattendus qui font de cette heure théâtrale un gros moment de gourmandise musicale ! L’humour y tient une place de choix !

Finalement on en repart repus, la carte était bonne, un vrai régal pour les yeux et les oreilles !!

PAGE 193 DU PROGRAMME DU OFF / 10H50/ THEATRE DES CORPS SAINTS

CIGALON 



Le charme de la Provence à travers les mots de Marcel Pagnol … En plus au Rouge Gorge … Que demander de plus pour un moment plein d’odeurs, de musique des mots et des chansons, de comique provençal, de plats dont la seule évocation met les papilles à l’heure du repas ! Une jolie farce à la Pagnol, tous les épices et les ingrédients sont là pour s’évader près de Marseille au début du siècle passé. Les hâbleurs, les menteurs dont il fait des gens sympathiques, les ravis et les naïfs qui sont d’une grande finesse. Ces caractères du midi sont très bien plantés par des comédiens dynamiques, chantant et dansant bien. Un très agréable moment au pays des cigales !  

PAGE 388 DU PROGRAMME DU OFF / 13H10 / ROUGE GORGE

lundi 3 octobre 2022

DE L'AMBITION de Yann Reuzeau - Manufacture des abbesses - Paris 18ème

 


De l’ambition de Yann Reuzeau

Mise en scène de Yann Reuzeau

Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers (Luc 13, 30)

Manufacture des abbesses – Paris 2022

Spectacle vu le 25/09/2022

Leur adolescence s’achève. Bientôt, le reste de leur vie.

Résumé : Cinq adolescents à la fin de leur histoire. La fin de leur adolescence, de leur amitié, de leur monde. Bientôt, le reste de leur vie. Il faut décider de ce que l'on veut devenir. L’avenir. Une chance ou une menace. Léa veut sauver la terre entière, y compris ceux qui voudraient qu’on les laisse en paix. Parvaneh vit sous la menace (ou le soulagement?) d’un retour dans le pays de son enfance. Eliott souhaite que leur groupe n’explose pas, et peut-être même ressentir quelque chose de personnel, un jour. Jonathan juge le monde avec distance et froideur, et veut y vivre selon ses règles. Et il y a aussi Cécile. Qui regarde, observe, et prie pour que personne ne lui parle. Jamais. (dossier de presse)

Distribution :

Gaia Samakh: Léa

Gabriel Valadon: Jonathan

Clara Baumzecer: Cécile

Inès Weinberger : Parvaneh

Julian Baudoin: Eliott

Lors du week-end des 24 et 25 septembre 2022, j’ai pu voir à Paris deux spectacles qui présentent de nombreuses affinités thématiques : Eveil de Gina Tietz (cf. ma critique sur ce site) et De l’ambition  de Yann Reuzeau, texte publié en 2015 chez ACTES SUD-PAPIERS. Simplement Eveil nous montre de jeunes adultes tandis que De l’ambition nous plonge dans les relations compliquées d’un groupe de lycéens en Terminale.

Tout commence dans une salle de classe de Terminale dans l’attente du prof avec 5 lycéens dont certains sont en mouvement et en interaction et d’autres solitaires ou en retrait. Le décor changera au cours du spectacle pour devenir plus intimiste dans l’appartement de l’un ou l’autre des lycéens, au cours d’une soirée ou encore dans d’autres circonstances. Cette pièce traite de l’extrême difficulté à vivre cet âge dans lequel il faut choisir son orientation après le bac. Au passage Yann Reuzeau décoche quelques flèches acérées contre Parcours sup… Le titre de la pièce me semble quelque peu trompeur, car la seule ambitieuse du groupe c’est bien Léa qui, dans la plus grande partie du spectacle, mène la danse et se pose en leader du groupe. Elle en a à revendre de l’ambition, pour elle et pour ses camarades qu’elle juge trop mous, se contentant de trop peu ou de pas assez. Pensez-vous, l’un d’entre eux aspire à être postier, quelle honte ! Elle forme un couple hétéroclite avec Jonathan qui, bien que d’origine bourgeoise, semble plus à l’aide dans le rôle de dealer de cité… et qui n’en a absolument rien à faire de Parcours sup. Léa et Jonathan semblent davantage unis par les plaisirs de la chair que par les attraits de l’esprit. Ce qui permet d’aborder la thématique de la sexualité de ces lycéens, au travers de la religion dans le cas de Parvaneh, née de parents iraniens. Le personnage de Cécile constitue à mon sens l’axe majeur du spectacle. Totalement renfermée en elle-même et silencieuse, elle attire la pitié de Léa qui se décide à la sauver de son isolement quitte à lui prêter son petit copain pour qu’il l’initie aux plaisirs charnels, mais ce sauvetage passe d’abord par la parole. Quant à la virginité affichée de Parvaneh, elle gêne aussi Léa et demeure incompréhensible pour ses camarades. C’est le duo Cécile/Parvaneh avec Eliott qui va passer entre le début et la fin de la pièce d’un état de frustration à celui d’un commencement d’accomplissement et cela en partie grâce à Léa. Ces jeunes lycéens ne se comprennent plus et le groupe est sur le point d’exploser. La communication est extrêmement difficile car souvent pulsionnelle, changeante au gré des humeurs et des réactions des uns des autres qui se jugent et s’exhortent mutuellement chacun pensant détenir la vérité. Les relations, elles aussi, sont changeantes et s’entremêlent et se recomposent, ce qui crée une impression d’instabilité et de malaise. Ce n’est qu’à la toute fin du spectacle (qui a toutes les caractéristiques d’un dénouement inattendu) qu’une certaine stabilité s’annonce et avec elle une lueur d’espoir pour trois de ces jeunes tandis que celle qui a tant d’assurance se retrouve dans une situation d’inconfort existentiel. La trajectoire de cette pièce est donc celle d’un échange de situation, comme si Léa la perfectionniste, celle qui a de l’ambition et veut sauver les autres, incarnait une figure sacrificielle. Ceux qui étaient le moins intégrés, les moins à l’aise dans leur basket, finissent par trouver l’espoir d’une vie qui les motive enfin. Au départ certains sont isolés, d’autres en couple, mais tous au fond mal à l’aise avec eux-mêmes et leur situation… même probablement Léa et Jonathan malgré leur assurance affichée. Au final nous avons un trio, un couple qui accueille une amie en colocation. J’y vois pour ma part le signe que la relation idéale commence à trois, à la manière de l’exemple divin de la Trinité, Trinité qui dans la théologie chrétienne est essentiellement un mystère de communication et de relation dans l’amour. La trajectoire existentielle peut ainsi être caractérisée de la manière suivante : de l’isolement, en passant par le couple ou le duo, on parvient à la communion donc à la vie. Une communion d'amour qui est ouverte aux autres par l'amitié, qui inclue l'autre par la solidarité.

 Père Robert Culat


mercredi 28 septembre 2022

EVEIL de Gina Tietz - Collectif la Levée - A la Folie Théâtre Paris 11ème

 


Eveil de Gina Tietz – par le Collectif La levée

Mise en scène de Gina Tietz

De nos solitudes arides à la possible communion

A la Folie Théâtre – Paris 2022

Spectacle vu le 24/09/2022

Le temps d’une nuit, Liv décide de réunir son groupe d’amis de l’adolescence. L’occasion ? Son anniversaire oublié de tous.

Je suis sorti de cette seconde pièce de Gina Tietz remué, ébranlé… On ne sort donc pas indemne d’un tel spectacle. Il faut un certain temps après Eveil pour l’assimiler, si tant est que cela soit possible ! C’est fort, puissant et dérangeant. Il s’agit d’un spectacle de fin d’études sur le thème de la jeunesse. Plus fondamentalement Eveil aborde les relations humaines dans leur difficulté et leur complexité autour de deux axes que sont l’amitié et l’amour (incluant donc les relations affectives et sexuelles). Cela fait quatre ans que Liv (son nom signifie la vie en danois, elle aurait pu aussi s’appeler Eve, la vivante) n’a pas revu ses camarades d’adolescence au nombre de cinq. Contrairement à son prénom Liv est tout sauf une vivante… Les liens se sont distendus, son anniversaire a été oublié, mais elle les invite tout de même chez elle. La première séquence transpire la gêne, le malaise, l’incapacité à communiquer. Auguste, entraîné malgré lui par sa petite amie Marg’ à cette soirée, est encore davantage figé que les autres… Belle performance de Timothée Blanche tout au long de ce spectacle. A ce couple s’en ajoute un autre, celui de Bobby, pas du tout coincé lui, et d’Alex, transpirant un certain sentiment de supériorité, une assurance affichée qu’il partage avec Marg’. André quant à lui vient seul. Ce groupe d’anciens amis souffre de l’incapacité à communiquer et se réfugie dans les paradis artificiels (alcools et drogues) pour briser la glace et instaurer un semblant de fête. Ce n’est pas la solution, la communication demeure difficile, voire impossible, même si les corps se frottent les uns aux autres et si l’on assiste à des recompositions de couples en cours de soirée d’un côté ou de l’autre du décor extrêmement sobre. Ce n’est pas par hasard si cette pièce est dominée par une suite de monologues (préparations à autant de résurrections personnelles) dont celui de Bobby est particulièrement chargé de sens même s’il contient un refrain convenu sur les vertus de la tolérance. Très peu de dialogues donc. Chacun semble enfermé dans son Ego. Dans l’un des monologues il est dit combien il nous est infiniment plus facile d’analyser les autres que de nous comprendre nous-mêmes, combien il est plus confortable de juger autrui que d’enlever le masque et d’être prêt à l’éveil… Cette pièce transpire le désespoir, la dépression de ces jeunes confrontés à leur incapacité à communiquer, à leur manque d’empathie flagrant… jusqu’à ce qu’un salutaire électrochoc fasse basculer les personnages vers une lueur d’espoir. Tout est tristement solitaire dans cette fête forcée. Paradoxalement c’est par le basculement de l’épreuve que ces jeunes passeront de leur enfermement à une possibilité de communion. Ce que je nomme ici le salutaire électrochoc. Je faisais remarquer à Gina et aux comédiens que le fil rouge de cette pièce ne pouvait que me rappeler le mystère de Pâques, l’idée de sacrifice rédempteur. Analogiquement il s’agit bien d’une mort et d’une résurrection, d’un éveil. Cela est particulièrement frappant pour le personnage d’Auguste froid et distant comme un marbre antique au début de la pièce, absent, à la limite de l’autisme, et qui, éveillé à lui-même par Bobby, rayonne au final toute son humanité. La racine de son illustre prénom en latin Augustus est la même que celle du verbe augmenter… La trajectoire d’Auguste démontre avec brio à quel point le passage par l’épreuve l’a en effet augmenté ! André, le seul à n’être pas en couple ou accompagné lors de cette soirée, est le plus attentif aux tourments de Liv, le plus à l’écoute… comme si les deux couples ou paires du premier acte étaient des alliances d’Ego, renfermées sur leur petit bonheur. Enfin la symbolique de la photographie me semble intéressante. Dans la première partie Liv montre à ses invités la photo prise il y a 4 ans quand le groupe était celui d’adolescents amis. Quelque part Liv tente bien maladroitement de ressusciter ce passé, il y a de la nostalgie en elle. Elle a perdu quelque chose et elle en souffre. Dans la seconde partie, après la transition de l’électrochoc, on tente de prendre une nouvelle photo, celle du groupe soudé non plus par l’alcool et la drogue ou les vibrations de la musique, pas seulement par le frottement des corps, mais vivant une nouvelle communion issue de l’épreuve vécue ensemble. Tentative illusoire. Les instants de grâce ne se reproduisent pas, ils ne peuvent être fixés et retenus par aucune photographie. Peut-être est-ce une manière de nous dire que dans les cycles de dépression et d’espoir qui peuvent rythmer nos vies humaines, c’est chaque jour qu’il faut se risquer à la relation avec les autres, au dialogue et finalement à la possibilité d’un éveil personnel qui est toujours à recommencer.

Qui détient ici les clés de la porte qui mène à la vie ? C’est moi et toi et toi- C’est nous (Note d’intention de Gina Tietz).

Robert Culat, délégué épiscopal à la culture pour le diocèse d’Avignon