lundi 17 juillet 2023

4 critiques écrites par Marie Jaurto

 


Si la gouaille du Montmartre de Lautrec et du Moulin Rouge ne vous font pas peur, ce spectacle de poche est pour vous. Le texte écrit par Sophie Garnaud est la quintessence même de l’époque : les femmes n’ont plus envie de n’être là que pour le plaisir des hommes ou que « la boniche » de tout le monde… Le cancan va donner à quelques pionnières une arme de charme pour se libérer. La rencontre de Jane Avril et Henri de Toulouse Lautrec, tous deux portant leur malheur et leur talent, change le regard du spectateur : les bas-fonds de la société parisienne montrent leurs âmes en exprimant d’un pas de danse dégourdi ou d’un coup de pinceau de génie que l’humain est beau, grand, vivant et mérite le respect. Ils jouent bien, ils sont bons, la justesse du texte et du ton vous emmène en 1890/92 …allez-y !




En 2023, la politique ne nous surprend plus… On a ENFIN compris où ILS voulaient nous emmener pour leur confort, leur profit, leur pouvoir, leurs bénéfices et j’en passe… On a ENFIN vu les magouilles, les mensonges, les tractations et manipulations qui installent les candidats qui sauront obéir et faire ce qu’il faut…

Séance endiablée, rythme impétueux pour évoquer sans concession un grand Jacques que beaucoup avaient peut-être imaginé plus sincère …. Il aimait les pommes et les vaches…. Mais qui depuis ses jeunes années savourait le froissement des billets à ses oreilles…

Un bon spectacle qui mériterait une salle plus grande et plus confortable pour le plaisir complet des spectateurs mais qui fait défiler avec humour, sarcasme et ironie la liste de ceux qui font tout pour eux et rien pour nous !




Le pari proposé : prouver que la langue française peut largement remplacer l’anglais pour que l’on prenne plaisir à écouter swing et jazz (Django Reinhardt, Lester Young, Miles Davis, Dave Brubeck, Chick Corea, Duck Pearson, Duke Ellington, Charlie Parker). Gagné haut la main ! Les textes sont émouvants ou hilarants, les voix sont superbes et l’interprétation de haut vol. L’humour brillant fait virevolter les mots et les figures de style.

Du bonheur, de la joie et un mot en sortant : on en reprendrait bien un autre !!!




Un grand Monsieur qui sait manier les mots et les émotions sans trucages, LA VERITE pure et dure … On partage ou on ne partage pas mais on ne peut pas rester indifférent …

                                    

L’humain sous son plus beau visage, celui qui parle juste, qui aime la vie et ses congénères, qui regarde loin envers et contre tout car l’espérance ne peut jamais s’éteindre quand on suit le chemin du droit, celui de dire « je ne suis pas d’accord, ce n’est pas bon pour moi. » Et pour le plaisir, de l’humour, de la joie, le charme de l’Italie…

 








 


vendredi 14 juillet 2023

OVNI d'Ivan Viripaev - mise en scène d'Eléonore Joncquez

 


OVNI

La puissance bouleversante de la conscience d’être au monde

Festival off d’Avignon – 2023

11. Avignon / 19h45

Texte : Ivan Viripaev[1]

Mise en scène : Eléonore Joncquez

Compagnie : Théâtre du Fracas & Compagnir Pollock Nageoire

En étudiant le programme du festival off de cette année 2023, je tombe sur la pièce OVNI. Un titre qui m’invite spontanément à l’ignorer vu mon manque d’intérêt absolu pour le monde des extra-terrestres… mais en lisant le descriptif j’accroche immédiatement : Neuf personnes témoignent de leur contact avec une force transcendante dont la rencontre a d’un coup modifié absolument et irrévocablement leur rapport au monde et à eux-mêmes. Le mot OVNI a été choisi en tant qu’acronyme pour dire le mystère. Quant au visuel choisi pour illustrer OVNI c’est une adaptation de la fameuse création de l’homme par Dieu sur la voute de la chapelle Sixtine, le doigt de Dieu tendu vers la main d’Adam. Vision géniale de Michel-Ange pour exprimer le sentiment de connexion avec une force transcendante dont parle le dossier de presse d’OVNI. Le choix de ce détail d’une scène de la création, référence au texte qui inaugure la Bible avec le premier chapitre de la Genèse, est une excellente introduction à la confession intime des 9 personnes qui vont nous livrer leur expérience d’une relation nouvelle et imprévue avec une réalité surnaturelle, relation qui les conduit au sentiment d’être des créatures recevant leur existence d’une altérité, expérience débouchant sur la gratitude et sur une conscience très stoïcienne de faire partie d’une harmonie totale, le cosmos.

OVNI est clairement l’un de mes coups de cœur de ce festival 2023. Je partage sans réserve ce qu’en dit L’Humanité, on ressort en effet de cette succession de confessions-témoignages en ayant un fort sentiment d’avoir vécu avec les acteurs (et les personnages qu’ils incarnent) une expérience d’ordre mystique, bref un moment de grâce par la magie du théâtre capable de toucher les cœurs.

Les 9 témoignages sont interprétés par 5 comédiens, ce qui implique bien sûr que certains comédiens jouent deux personnages tout au long du déroulé d’OVNI. Les 9 personnes sont très différentes les unes des autres de par leur âge, leur profession, leur statut social, leur nationalité ou encore leur lieu de résidence. OVNI se présente donc d’emblée comme un spectacle à portée universelle même si son essence repose sur des témoignages par définition uniques et personnels. Comme l’affirme Eléonore Joncquez dans sa note d’intention on y perçoit cette densité, ce kaléidoscope incroyable de l’humanité. Ce spectacle nous plonge de plus en plus, de son commencement à son dénouement, dans le grand questionnement philosophique du rapport entre le particulier et l’universel, car ces personnes très différentes les unes des autres sont reliées profondément les unes aux autres par une expérience bouleversante qui, en les transformant et en faisant irruption dans leur vie, les unit. La mise en scène est assez géniale. Chaque personne est située dans son cadre de vie intime et caractéristique (un petit décor mobile le synthétisant) et, à la fin de la représentation, tous ces mini-décors restés sur scène sont comme les différentes parties d’une unique maison. Les transitions d’une confession à l’autre sont fort bien réalisées par de la musique, de la vidéo et de la danse. Chaque fois l’altérité, le transcendant ou le surnaturel font irruption comme un cadeau, une grâce dans la vie de ces personnes ordinaires. Et c’est bien cette grâce qui leur permet de retrouver leur juste place dans la vie et dans l’univers. On ne peut être que frappé par l’inspiration stoïcienne, voire spinoziste, de beaucoup de ces confessions où finalement ces hommes et ces femmes, décentrés de leur égo par l’altérité, découvrent le sentiment d’être des créatures, des parties d’un grand tout nommé par les stoïciens Cosmos, c’est-à-dire univers ordonné par la raison où chaque être est à sa place en communion avec les autres. On croirait entendre Sénèque ou Marc-Aurèle… Par exemple ces quelques Pensées pour moi-même de Marc Aurèle :

Représente-toi sans cesse le monde comme un être unique, ayant une substance unique et une âme unique (IV.XL). Il n’y a qu’une unique harmonie ; et, de même que le monde, ce si grand corps, se parfait de tous les corps, de même la Destinée, cette si grande cause, se parfait de toutes les causes (V.VIII). Il faut donc aimer pour deux raisons ce qui t’arrive. L’une parce que cela était fait pour toi, te correspondait, et survenait en quelque sorte à toi, d’en haut, de la chaîne des plus antiques causes. L’autre, parce que ce qui arrive à chaque être en particulier contribue à la bonne marche, à la perfection et à la persistance même de Celui qui gouverne la nature universelle (V.VIII). Le respect et l’estime de ta propre pensée feront de toi un homme qui se plaît à lui-même, en harmonie avec les membres de la communauté, et en accord avec les Dieux, c’est-à-dire un homme qui approuve avec acquiescement les lots et les rangs qu’ils ont attribué (VI.XVI). Si les Dieux ont délibéré sur moi et sur ce qui devait m’arriver, ils ont sagement délibéré… je dois donc aimablement accueillir les choses qui m’arrivent et m’en montrer content (VI.XLIV). Toutes les choses sont entrelacées les unes avec les autres ; leur enchaînement est saint, et presque aucune n’est étrangère à l’autre (VII.IX).

Pour citer à nouveau Eléonore Joncquez ce magnifique spectacle initiatique nous fait vivre d’une manière à la fois simple et intense la poésie de ces moments de suspens, entre ciel et terre, sans oublier les innombrables touches d’humour qui permettent le rire sans jamais entraver la réflexion existentielle.

Deux témoignages m’ont particulièrement touché, interprétés par le même comédien, Vincent Joncquez. Tout d’abord celui du jeune geek expatrié habitant Hong-Kong et qui constitue une ode au silence. Ce qu’il dit suite à la rencontre qui est la sienne ressemble beaucoup aux enseignements d’un moine bénédictin anglais, John Main, qui, suite à un voyage et un séjour en Asie, a remis à l’honneur dans l’Eglise catholique une méthode de méditation particulière visant précisément à se laisser habiter par le silence en répétant lentement un unique mantra Maranatha… Le bruit n’étant pas seulement extérieur mais aussi intérieur, le bruit permanent de nos pensées, de nos désirs, de nos jugements. Dans cette tradition spirituelle à la fois chrétienne et asiatique la rencontre avec l’altérité correspond à la découverte du silence qui apaise et guérit l’âme et permet la rencontre avec Dieu. Le second témoignage qui m’a marqué est celui du cadre d’entreprise allemand habitant Cologne et qui comprend suite à sa révélation que ce que nous nommons Dieu est essentiellement de l’ordre de la relation. Dans son témoignage c’est la mystique qui prime sur la morale. Cette partie du spectacle est une perle de réflexion théologique sur les notions de Dieu, de religion etc. On y entend que le but du christianisme n’est pas d’abord de nous rendre meilleurs mais de permettre une spiritualité de la relation, le Dieu chrétien étant lui-même relation. Cela n’est pas dit explicitement dans le texte de Viripaev mais quiconque a entendu parler de la Sainte Trinité ne peut qu’établir ce rapport.

Je conclus cette critique par les mots du programme du off nous présentant OVNI : chacun avec ses mots raconte son « avant » et son « après », cette faille émotionnelle dans le quotidien, cette lumineuse déflagration, cette expérience d’une communion totale. Le texte de Viripaev magistralement interprété par la troupe du Théâtre du fracas et merveilleusement mis en scène par Eléonore Joncquez nous démontre une fois de plus la puissance de cet art vivant qu’est le théâtre. Il y a pour tout spectateur qui franchit la porte du 11 et s’immerge dans OVNI un « avant » et un « après ». On ne ressort pas indemne de cette magnifique ode à la vie et à l’humanité, et c’est tant mieux pour nous.



[1] Ivan Alexandrovitch Vyrypaïev (en russe : Иван Александрович Вырыпаев) est un acteur, dramaturge, réalisateur, scénariste et metteur en scène russe né le 3 août 1974 à Irkoutsk (URSS).

http://theatre-russe.info/pages/whoswho/viripaev01.htm

 

 


jeudi 13 juillet 2023

Trois critiques écrites par Marie Jaurto / L'Hôtel des sept / La cuisine musicale / Cigalon

 

 L'Hôtel des sept



Balzac nous dit dans « Les paysans » : « À tout péché, miséricorde » … Alors rendez-vous vite au théâtre du Balancier !

 

La toute jeune compagnie ROSTAND, des Yvelines, installée dans l’hôtel des sept, nous entraîne … à pêcher… avec humour, entrain et talent !

 

Chacune de ces transgressions recensées au nombre de 7, est présentée comme une énigme que le spectateur doit reconnaître. Le fil était bon, il est bien tenu par les quatre interprètes qui se coulent dans tous les rôles, changent les décors avec élégance et charme, se vêtent et se dévêtent à la vitesse du vent pour le plus grand plaisir du public qui… au fil des minutes… essaie non seulement de trouver la faute illustrée tout en se demandant s’il est concerné par cette erreur passagère dont son voisin, lui, doit être adepte !! Un bon moment de théâtre !

PAGE 113 DU PROGRAMME DU OFF / 19H55 / AU VIEUX BALANCIER

LA CUISINE MUSICALE



Amoureux d’opéra, de musique et d’humour, ce repas au restaurant est pour vous !! La chef et son second concoctent un menu dans une cuisine où le piano n’a pas plus de touches que de plaques à induction ou de feu de bois mais où l’imagination est reine : cuillères, casseroles, fouets, bouteilles, couvercles, four se découvrent des fonctions et des rôles improbables et inattendus qui font de cette heure théâtrale un gros moment de gourmandise musicale ! L’humour y tient une place de choix !

Finalement on en repart repus, la carte était bonne, un vrai régal pour les yeux et les oreilles !!

PAGE 193 DU PROGRAMME DU OFF / 10H50/ THEATRE DES CORPS SAINTS

CIGALON 



Le charme de la Provence à travers les mots de Marcel Pagnol … En plus au Rouge Gorge … Que demander de plus pour un moment plein d’odeurs, de musique des mots et des chansons, de comique provençal, de plats dont la seule évocation met les papilles à l’heure du repas ! Une jolie farce à la Pagnol, tous les épices et les ingrédients sont là pour s’évader près de Marseille au début du siècle passé. Les hâbleurs, les menteurs dont il fait des gens sympathiques, les ravis et les naïfs qui sont d’une grande finesse. Ces caractères du midi sont très bien plantés par des comédiens dynamiques, chantant et dansant bien. Un très agréable moment au pays des cigales !  

PAGE 388 DU PROGRAMME DU OFF / 13H10 / ROUGE GORGE

lundi 3 octobre 2022

DE L'AMBITION de Yann Reuzeau - Manufacture des abbesses - Paris 18ème

 


De l’ambition de Yann Reuzeau

Mise en scène de Yann Reuzeau

Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers (Luc 13, 30)

Manufacture des abbesses – Paris 2022

Spectacle vu le 25/09/2022

Leur adolescence s’achève. Bientôt, le reste de leur vie.

Résumé : Cinq adolescents à la fin de leur histoire. La fin de leur adolescence, de leur amitié, de leur monde. Bientôt, le reste de leur vie. Il faut décider de ce que l'on veut devenir. L’avenir. Une chance ou une menace. Léa veut sauver la terre entière, y compris ceux qui voudraient qu’on les laisse en paix. Parvaneh vit sous la menace (ou le soulagement?) d’un retour dans le pays de son enfance. Eliott souhaite que leur groupe n’explose pas, et peut-être même ressentir quelque chose de personnel, un jour. Jonathan juge le monde avec distance et froideur, et veut y vivre selon ses règles. Et il y a aussi Cécile. Qui regarde, observe, et prie pour que personne ne lui parle. Jamais. (dossier de presse)

Distribution :

Gaia Samakh: Léa

Gabriel Valadon: Jonathan

Clara Baumzecer: Cécile

Inès Weinberger : Parvaneh

Julian Baudoin: Eliott

Lors du week-end des 24 et 25 septembre 2022, j’ai pu voir à Paris deux spectacles qui présentent de nombreuses affinités thématiques : Eveil de Gina Tietz (cf. ma critique sur ce site) et De l’ambition  de Yann Reuzeau, texte publié en 2015 chez ACTES SUD-PAPIERS. Simplement Eveil nous montre de jeunes adultes tandis que De l’ambition nous plonge dans les relations compliquées d’un groupe de lycéens en Terminale.

Tout commence dans une salle de classe de Terminale dans l’attente du prof avec 5 lycéens dont certains sont en mouvement et en interaction et d’autres solitaires ou en retrait. Le décor changera au cours du spectacle pour devenir plus intimiste dans l’appartement de l’un ou l’autre des lycéens, au cours d’une soirée ou encore dans d’autres circonstances. Cette pièce traite de l’extrême difficulté à vivre cet âge dans lequel il faut choisir son orientation après le bac. Au passage Yann Reuzeau décoche quelques flèches acérées contre Parcours sup… Le titre de la pièce me semble quelque peu trompeur, car la seule ambitieuse du groupe c’est bien Léa qui, dans la plus grande partie du spectacle, mène la danse et se pose en leader du groupe. Elle en a à revendre de l’ambition, pour elle et pour ses camarades qu’elle juge trop mous, se contentant de trop peu ou de pas assez. Pensez-vous, l’un d’entre eux aspire à être postier, quelle honte ! Elle forme un couple hétéroclite avec Jonathan qui, bien que d’origine bourgeoise, semble plus à l’aide dans le rôle de dealer de cité… et qui n’en a absolument rien à faire de Parcours sup. Léa et Jonathan semblent davantage unis par les plaisirs de la chair que par les attraits de l’esprit. Ce qui permet d’aborder la thématique de la sexualité de ces lycéens, au travers de la religion dans le cas de Parvaneh, née de parents iraniens. Le personnage de Cécile constitue à mon sens l’axe majeur du spectacle. Totalement renfermée en elle-même et silencieuse, elle attire la pitié de Léa qui se décide à la sauver de son isolement quitte à lui prêter son petit copain pour qu’il l’initie aux plaisirs charnels, mais ce sauvetage passe d’abord par la parole. Quant à la virginité affichée de Parvaneh, elle gêne aussi Léa et demeure incompréhensible pour ses camarades. C’est le duo Cécile/Parvaneh avec Eliott qui va passer entre le début et la fin de la pièce d’un état de frustration à celui d’un commencement d’accomplissement et cela en partie grâce à Léa. Ces jeunes lycéens ne se comprennent plus et le groupe est sur le point d’exploser. La communication est extrêmement difficile car souvent pulsionnelle, changeante au gré des humeurs et des réactions des uns des autres qui se jugent et s’exhortent mutuellement chacun pensant détenir la vérité. Les relations, elles aussi, sont changeantes et s’entremêlent et se recomposent, ce qui crée une impression d’instabilité et de malaise. Ce n’est qu’à la toute fin du spectacle (qui a toutes les caractéristiques d’un dénouement inattendu) qu’une certaine stabilité s’annonce et avec elle une lueur d’espoir pour trois de ces jeunes tandis que celle qui a tant d’assurance se retrouve dans une situation d’inconfort existentiel. La trajectoire de cette pièce est donc celle d’un échange de situation, comme si Léa la perfectionniste, celle qui a de l’ambition et veut sauver les autres, incarnait une figure sacrificielle. Ceux qui étaient le moins intégrés, les moins à l’aise dans leur basket, finissent par trouver l’espoir d’une vie qui les motive enfin. Au départ certains sont isolés, d’autres en couple, mais tous au fond mal à l’aise avec eux-mêmes et leur situation… même probablement Léa et Jonathan malgré leur assurance affichée. Au final nous avons un trio, un couple qui accueille une amie en colocation. J’y vois pour ma part le signe que la relation idéale commence à trois, à la manière de l’exemple divin de la Trinité, Trinité qui dans la théologie chrétienne est essentiellement un mystère de communication et de relation dans l’amour. La trajectoire existentielle peut ainsi être caractérisée de la manière suivante : de l’isolement, en passant par le couple ou le duo, on parvient à la communion donc à la vie. Une communion d'amour qui est ouverte aux autres par l'amitié, qui inclue l'autre par la solidarité.

 Père Robert Culat


mercredi 28 septembre 2022

EVEIL de Gina Tietz - Collectif la Levée - A la Folie Théâtre Paris 11ème

 


Eveil de Gina Tietz – par le Collectif La levée

Mise en scène de Gina Tietz

De nos solitudes arides à la possible communion

A la Folie Théâtre – Paris 2022

Spectacle vu le 24/09/2022

Le temps d’une nuit, Liv décide de réunir son groupe d’amis de l’adolescence. L’occasion ? Son anniversaire oublié de tous.

Je suis sorti de cette seconde pièce de Gina Tietz remué, ébranlé… On ne sort donc pas indemne d’un tel spectacle. Il faut un certain temps après Eveil pour l’assimiler, si tant est que cela soit possible ! C’est fort, puissant et dérangeant. Il s’agit d’un spectacle de fin d’études sur le thème de la jeunesse. Plus fondamentalement Eveil aborde les relations humaines dans leur difficulté et leur complexité autour de deux axes que sont l’amitié et l’amour (incluant donc les relations affectives et sexuelles). Cela fait quatre ans que Liv (son nom signifie la vie en danois, elle aurait pu aussi s’appeler Eve, la vivante) n’a pas revu ses camarades d’adolescence au nombre de cinq. Contrairement à son prénom Liv est tout sauf une vivante… Les liens se sont distendus, son anniversaire a été oublié, mais elle les invite tout de même chez elle. La première séquence transpire la gêne, le malaise, l’incapacité à communiquer. Auguste, entraîné malgré lui par sa petite amie Marg’ à cette soirée, est encore davantage figé que les autres… Belle performance de Timothée Blanche tout au long de ce spectacle. A ce couple s’en ajoute un autre, celui de Bobby, pas du tout coincé lui, et d’Alex, transpirant un certain sentiment de supériorité, une assurance affichée qu’il partage avec Marg’. André quant à lui vient seul. Ce groupe d’anciens amis souffre de l’incapacité à communiquer et se réfugie dans les paradis artificiels (alcools et drogues) pour briser la glace et instaurer un semblant de fête. Ce n’est pas la solution, la communication demeure difficile, voire impossible, même si les corps se frottent les uns aux autres et si l’on assiste à des recompositions de couples en cours de soirée d’un côté ou de l’autre du décor extrêmement sobre. Ce n’est pas par hasard si cette pièce est dominée par une suite de monologues (préparations à autant de résurrections personnelles) dont celui de Bobby est particulièrement chargé de sens même s’il contient un refrain convenu sur les vertus de la tolérance. Très peu de dialogues donc. Chacun semble enfermé dans son Ego. Dans l’un des monologues il est dit combien il nous est infiniment plus facile d’analyser les autres que de nous comprendre nous-mêmes, combien il est plus confortable de juger autrui que d’enlever le masque et d’être prêt à l’éveil… Cette pièce transpire le désespoir, la dépression de ces jeunes confrontés à leur incapacité à communiquer, à leur manque d’empathie flagrant… jusqu’à ce qu’un salutaire électrochoc fasse basculer les personnages vers une lueur d’espoir. Tout est tristement solitaire dans cette fête forcée. Paradoxalement c’est par le basculement de l’épreuve que ces jeunes passeront de leur enfermement à une possibilité de communion. Ce que je nomme ici le salutaire électrochoc. Je faisais remarquer à Gina et aux comédiens que le fil rouge de cette pièce ne pouvait que me rappeler le mystère de Pâques, l’idée de sacrifice rédempteur. Analogiquement il s’agit bien d’une mort et d’une résurrection, d’un éveil. Cela est particulièrement frappant pour le personnage d’Auguste froid et distant comme un marbre antique au début de la pièce, absent, à la limite de l’autisme, et qui, éveillé à lui-même par Bobby, rayonne au final toute son humanité. La racine de son illustre prénom en latin Augustus est la même que celle du verbe augmenter… La trajectoire d’Auguste démontre avec brio à quel point le passage par l’épreuve l’a en effet augmenté ! André, le seul à n’être pas en couple ou accompagné lors de cette soirée, est le plus attentif aux tourments de Liv, le plus à l’écoute… comme si les deux couples ou paires du premier acte étaient des alliances d’Ego, renfermées sur leur petit bonheur. Enfin la symbolique de la photographie me semble intéressante. Dans la première partie Liv montre à ses invités la photo prise il y a 4 ans quand le groupe était celui d’adolescents amis. Quelque part Liv tente bien maladroitement de ressusciter ce passé, il y a de la nostalgie en elle. Elle a perdu quelque chose et elle en souffre. Dans la seconde partie, après la transition de l’électrochoc, on tente de prendre une nouvelle photo, celle du groupe soudé non plus par l’alcool et la drogue ou les vibrations de la musique, pas seulement par le frottement des corps, mais vivant une nouvelle communion issue de l’épreuve vécue ensemble. Tentative illusoire. Les instants de grâce ne se reproduisent pas, ils ne peuvent être fixés et retenus par aucune photographie. Peut-être est-ce une manière de nous dire que dans les cycles de dépression et d’espoir qui peuvent rythmer nos vies humaines, c’est chaque jour qu’il faut se risquer à la relation avec les autres, au dialogue et finalement à la possibilité d’un éveil personnel qui est toujours à recommencer.

Qui détient ici les clés de la porte qui mène à la vie ? C’est moi et toi et toi- C’est nous (Note d’intention de Gina Tietz).

Robert Culat, délégué épiscopal à la culture pour le diocèse d’Avignon

 


vendredi 26 août 2022

GOUROU de François Aubagnac (Festival off d'Avignon 2022)

 


Gourou de François Aubagnac

Un gourou entre Eros et Thanatos

Mise en scène de Suzanne Gardeux

20h40 au théâtre de l’Observance – Avignon 2022

Cette pièce de type café-théâtre est à l’origine la création de fin d’étude de sept jeunes diplômés (5 garçons et 2 filles) du cours Florent (Meilleur spectacle de la saison 2019/2020). François Aubagnac, né en 1988, a toujours été fasciné depuis son adolescence par le phénomène sectaire (Raël, l’Ordre du temple solaire etc.). L’histoire qu’il a imaginée est à la fois basique et improbable. Un jeune homme, Mathias (interprété par Loïck Müllauer), vient de perdre sa copine (Zoé/ Suzanne Gardeux), son appart et son travail. Il se réfugie chez Pierre (François Aubagnac), le frère de son ex-compagne. Voilà pour le basique. Vient ensuite l’improbable ou le loufoque au choix : un notaire (Raphaël Guérin) venu spécialement des Etats-Unis (le pays ayant produit le plus grand nombre de sectes dans l’histoire de l’humanité !) lui apprend qu’il est l’héritier des biens d’une secte américaine (100 millions de dollars)… à condition de convertir 5000 fidèles en 6 mois à la secte véritaniste (qui diffuse cela va sans dire la vérité)… Son ami Pierre s’improvise alors en manager, attiré par l’appât du gain, pour lui permettre d’atteindre cet objectif et de gagner le jackpot. L’histoire est dès le départ remplie de chiffres (la somme d’argent, le nombre de fidèles, le délai temporel, le nombre de vues sur Internet…) ce qui n’augure rien de bon quant à la qualité spirituelle de l’aventure dans laquelle Mathias, devenu le gourou, va nous entraîner et se laisser entraîner malgré lui. La comédie va rapidement virer au drame… et personne n’en sortira indemne. Si, pour citer François Aubagnac, les sectes ça peut paraître marrant, le processus d’endoctrinement décrit par le spectacle nous entraine sur un chemin de mort. Il n’en reste pas moins vrai que malgré le sérieux du sujet, le rire est au rendez-vous tout au long de ce parcours sectaire exposé avec fougue et talent par les jeunes acteurs dans ses diverses phases et caractéristiques. On ne voit pas passer le temps ! (1h15) Et on perçoit avec plaisir la complicité qui lie les 7 acteurs, ce qui procure à leur jeu une force remarquable et un excellent résultat sur scène.

Le plan d’action se décline en trois éléments : 1°/ Une tenue originale (qui sera pour Mathias et ses adeptes minimaliste : le slip. Un gourou réel l’a en effet fait sienne aux Etats-Unis !) ; 2°/ Une histoire à raconter (sur un plateau télé le gourou en herbe témoigne de son expérience de mort imminente et de sa rencontre avec le père du Créateur !) ; 3°/ Une bonne communication (passer à la télé, faire un clip sur Internet etc.). François Aubagnac distille tout au long de ce spectacle les caractéristiques essentielles définissant une secte. Tout part d’une situation de faiblesse dans la vie de Mathias et de la perspective d’un succès financier. Ce loser magnifique a d’une manière miraculeuse (l’annonce de l’héritage) la possibilité de se consoler de ses échecs. Devenir le gourou de l’Eglise véritaniste sera en quelque sorte une revanche sur Zoé qui lui obtiendra enfin reconnaissance et célébrité. Sur le plateau télé, interviewé par le présentateur (Thomas Milatos est brillant dans ce rôle), il commence par inventer une histoire proprement incroyable puis, par un processus psychologique qui serait à étudier, il finit par croire à ses propres mensonges, soutenu en cela par le plus fervent de ses premiers disciples Dorian (Excellente interprétation de Dorian Fontyn dans la figure du fanatique plus papiste que le pape). Cette évolution de Mathias le sépare de sa famille, de ses amis et même de Pierre, son manager en vue d’obtenir l’héritage. Mathias devient un homme isolé, coupé de toutes ses anciennes relations sociales. Et bien sûr sa nouvelle famille sera la secte ! En tant que gourou il obtiendra le pouvoir de manipuler, le pouvoir d’abuser sexuellement des filles de la secte, le pouvoir de gagner de l’argent. Tous les ingrédients classiques d’une secte sont bien présents. Tout cela évidemment au nom de l’Amour. Il viendra chuchoter à l’oreille de chaque spectateur un « je t’aime » aussi théâtral que vide de sens. En prêchant l’amour « universel » le gourou dénonce l’amour dans le couple, le mariage et la famille. A un moment Dorian, le fanatique, montre bien les limites de l’universalité de cet amour lorsqu’il a le plus grand mal à dire à Pierre « je t’aime ». Dénonciation de l’illusion d’un amour soi-disant « universel » mais en fait limité aux membres de la secte. Un amour donc qui enferme au lieu d’ouvrir aux autres et à l’altérité. Un amour qui sépare et exclue au lieu de créer la communion entre des personnes différentes. La supercherie du message transmis par le gourou lui permet de transformer des abus sexuels en actes sacrés,  abus partagés avec Dorian qui goûte aux femmes avant lui pour juger si elles sont dignes du Maître. L’orgasme cosmique est en effet sacré car il permet par la reproduction à partir de la semence du gourou de créer une humanité nouvelle… Tout est cosmique dans la secte, pas seulement le plaisir sexuel, mais aussi l’argent (la dime cosmique) et le semblant de vie éternelle promise aux membres (l’antre cosmique). Relevons l’abus de vocabulaire typique des sectes. Un qualificatif grandiloquent (cosmique) appliqué automatiquement à toutes les actions de la secte mais qui ne correspond absolument à rien… Du vide cosmique ! Bonne communication en effet ! Elément de langage sectaire, miroir des éléments de langage du discours creux des politiciens ayant atteint ces dernières années des sommets. Mais pour atteindre l’antre cosmique, il faut accepter de passer par la mort… Ou comment un pseudo amour universel peut devenir véritablement mortifère. Ce qu’illustre parfaitement la redoutable utilisation d’une partie (le volet Hiver) de la splendide BO du film Requiem for a dream (2000), film d’Aronofsky consacré à toutes les addictions et dépendances, pas seulement celles aux drogues. Message implicite de la mise en scène assimilant l’appartenance sectaire à une addiction à une drogue dure. Mathias, le gourou, tout au long de cette aventure inattendue, n’aura pas seulement anéanti ses adorateurs mais il se sera lui-même anéanti, faute d’avoir eu le réflexe de reculer et de dire stop lorsqu’il était encore temps (Pierre et Zoé incarnent dans cette pièce la voix de la rationalité impuissante face à la conviction sectaire). L’ouverture de cette pièce est pour moi l’une des plus belles réussites de la mise en scène. Elle nous montre en effet, par anticipation, dans une scénographie parfaite des corps, la domination et la manipulation du gourou sur les membres de la secte. Il les abaisse et les relève à son gré. Le mouvement des corps presque nus n’est que la traduction physique de la perte de liberté des membres de l’Eglise véritaniste. Dès le départ Mathias le gourou nous est présenté comme une idole, toujours au centre, toujours dominant, forcément le plus beau, un Apollon qui fait de ses disciples des esclaves. Le décorum de la secte se limite à une croix avec un voile en forme de V sous les bras de la croix (Le V de la vérité véritaniste). François Aubagnac a voulu ainsi rappeler le pillage des symboles religieux traditionnels par les sectes. Il se pose dans sa pièce des questions qui dépassent le thème des sectes pour s’étendre à celui des religions et des dogmes. En témoigne cet échange entre le gourou et Pierre : -On va pas surfer sur les questions existentielles des gens pour recruter des fidèles ! – C’est pas le principe des religions ça ? Oui, c’est en effet un point commun entre les sectes, les religions… et la philosophie ! Pierre Vesperini démontre avec brio dans son étude La philosophie antique que chez les Grecs la frontière entre religion et philosophie n’était pas aussi étanche que ne le laissent penser nos souvenirs des cours de philo de Terminale. Epicure était l’équivalent d’un gourou dans son Jardin et les écoles philosophiques s’appelaient justement des sectes, mais sans la connotation négative que ce mot a depuis prise. A mon sens la différence fondamentale entre une secte et une religion tient d’abord au respect de la liberté de conscience. L’endoctrinement dénoncé avec raison par François Aubagnac est essentiellement une négation de la liberté humaine, donc de la dignité de l’homme. Dignité qui implique toujours le respect de sa liberté.

Je conclurai ces réflexions que m’inspire ce magnifique spectacle par quelques citations des Evangiles. Même si Jésus ne parle pas du danger des sectes, force est de constater qu’il a bien mis en garde ses disciples contre certaines dérives sectaires dont l’hypocrisie des gourous et la crédulité de ceux qui leur font confiance…  Si Jésus invite à la foi, il nous demande de ne pas tomber dans la crédulité. Quatre citations me viennent à l’esprit :

Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces. (Matthieu 7, 15).

Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. (Matthieu 23, 8-10)

Alors si quelqu’un vous dit : “Voilà le Messie ! Il est là !” ou bien encore : “Il est là !”, n’en croyez rien. Il surgira des faux messies et des faux prophètes, ils produiront des signes grandioses et des prodiges, au point d’égarer, si c’était possible, même les élus. Voilà : je vous l’ai dit à l’avance. 26 Si l’on vous dit : “Le voilà dans le désert”, ne sortez pas. Si l’on vous dit : “Le voilà dans le fond de la maison”, n’en croyez rien. (Matthieu 23, 23-26)

Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. (Marc 12, 38-40).

Robert Culat, délégué épiscopal à la culture du diocèse d’Avignon